Un intéressant article de Perry Anderson (prof d’histoire à UCLA, éditeur de la new left review, organe de gauche alter) dans la London Review of Books du 2 septembre (via Arts and letters daily).
L’auteur confesse que « France is, of all European countries, the most difficult for any foreigner to write about ». Il s’y colle quand meme, essayant de nous brosser, en quatorze pages, un portrait du déclin intellectuel et culturel français. Le tout sonne nostalgique des années soixante, celles du règne d’un esprit français qui dépassait ses frontières, avec sa cohorte de grands hommes dans de multiples disciplines, Barthes, Lacan, Aron, Foucault, Braudel, Debord, Deleuze, Bourdieu, Godard… Celle du Monde de Beuve-Méry. Un âge d’or. Depuis ces années soixante, selon l’auteur, le déclin, dans ses différents domaines, nous emmène dans une spirale triste. Aucune relève à ces grands noms.
Il dresse un rapide portrait en comparaison de notre époque. La comparaison est rude et certainement un peu rapide. Le Monde de Colombani ne peut se hisser sur le même plan que celui de Beuve, Amélie Poulain n'est pas le mépris, et BHL ne vaut pas Debord ou Deleuze. Les Cahiers en prennent pour leur grade, qui pourraient « être confondus, dans un kiosque, avec Elle », alors qu'ils étaient, dans les années soixante, "the crucible in which the passions and convictions of the future directors o the nouvelle vague were formed". Bref, nous sommes dans le trou.
La partie sur la période charnière de la fin des années soixante-dix est intéressante. Il la décrit en plaçant en personnage central François Furet, que je n’avais jusqu’ici jamais perçu comme un acteur aussi fondamental (me trompais-je ?) de ce mouvement qui, de 1975 à 1983, a fait une petite révolution dans le domaine intellectuel, le faisant quitter sa « chape du Gaullo-communisme », comme le disait Pierre Nora. Furet partout, de Commentaire au Débat, au Nouvel Obs, à la fondation Saint-Simon. Je tiens Furet pour un personnage important, mais pas seul, plus homme d'un mouvement général que son initiateur.
Il manque une période dans son analyse des idées, c’est celle de l’après transition-Furet, celle de l’après gaullo-communisme : les années 1990-2000. C’est bien dommage. Son analyse s’arrête là ou commence l’influence de la fondation Saint-Simon, influence qui ne trouvera jamais sa traduction concrète et large dans des actes (sauf un peu, pendant le mandat de Rocard). Il n’analyse pas non plus la renaissance d’une pensée de gauche alternative, à laquelle il adhère pourtant, dans la lignée de Bourdieu, avec l’EHESS comme nouveau centre d’initiation, une force intellectuelle nouvelle, qui n'a pas mis longtemps à renaître des cendres encore chaudes et largement répandues d'un marxisme traditionnel en France.
Cela n’en fait pas un mauvais article. C’est toujours plaisant de recevoir un regard étranger sur la France. Mais on reste un peu sur sa faim. Car c’est aujourd’hui, j’en ai l’impression, que nous avons encore quelques chances de mettre enfin en œuvre un peu de l’esprit de Furet, Fauroux ou Rosanvallon, pour ne pas céder à la tentation des révolutionnaires ou des totalitaires.

Déclin culturel... quand même tu éxagères : Debray, Finkielkraut... C'est pas n'importe quoi !
Hum.
Rédigé par : 2u | 07 septembre 2004 à 16:18
Je me méfie aussi un peu, par réflexe, des mythes de l'âge d'or. L'histoire ne retient que l'exceptionnel et évacue rapidement la médiocrité. Certes, il serait préférable que je lise l'article avant de critiquer.
Sur la Fondation Saint-Simon, il me semble quand même que l'influence du social-libéralisme a été non négligeable au cours du quinquennat Jospin. Pas dominante, certes, mais assurément visible.
A noter qu'Henry Farrell de Crooked Timber en parlait aussi hier.
http://www.crookedtimber.org/archives/002449.html
Rédigé par : Emmanuel | 07 septembre 2004 à 16:52
Il s'agit bien de la thèse de l'auteur. Je ne le partage que partiellement. Néanmoins, Debray/Finkielkraut, que j'aime bien et que j'estime, si on les compare à Deleuze ou Debord ou Foucault, n'ont pas du tout le même rayonnement mondial.
Quel intellectuel (ou homme de sciences humaines) aujourd'hui peut revendiquer une aura internationale proche de celles des hommes cités dans l'article ?
Rédigé par : versac | 07 septembre 2004 à 16:52
Voyons voir...
André Comte Sponville ?
Emmanuel Lévinas ?
Jean Luc Nancy ?
Robert Castel ?
Jean Baudrillard ? (pas glop)
Cornelius Castoriadis ?
Rédigé par : 2u | 07 septembre 2004 à 17:00
Emmanuel : je partage aussi tes réserves sur l'âge d'or.
Je serais assez d'accord avec l'analyse de l'article par Farrell : il ne le dit jamais, mais compte-tenu de son appartenance politique et de ses thèses (une franche opposition à la 3ème voie), la thèse doit être que ce sont les mauvais qui ont gagné : les libéraux triomphants sont donc en partiie responsables de ce déclin.
Ma thèse est que les libéraux n'ont pas gagné. Et que le PS est resté dans une posture de ni-ni, donnant un peu à la tendance fondation st-simon, et un peu à son aile gauche, empêchant ainsi toute grande réforme d'ampleur des structures de notre pays (réforme de l'Etat, de la démocratie, du système de sécurité sociale, des retraites, etc...).
Rédigé par : versac | 07 septembre 2004 à 17:02
Update : merci Emmanuel, le débat fait rage chez nos bloggers américains, pour qui Anderson a le double inconvénient d'être anglais et marxiste.
Chez Brad Delong :
http://www.j-bradford-delong.net/movable_type/2004-2_archives/000131.html
Par ailleurs, il semble que cet article n'était que la première partie d'un feuilleton. Ce qui explique sans doute les manques sur la période 1981-2004. Nous suivrons donc la suite de cet essai sur le déclin de la France. (comme quoi chacun voit le déclin qu'il veut, non ?)
Rédigé par : versac | 07 septembre 2004 à 17:24
Dans le fond, est-ce un problème si la "pensée française" est sur le déclin ?
Je pense qu'à l'heure de l'Europe et de la "mondialisation" des idées favorisée par les techniques de communication actuelles, on peut accéder à des pensées peut-être plus brillantes, plus novatrices, plus originales, que sais-je ?
L'âge d'or, on sent fout, on ne peut pas être incessament à la pointe de la pensée (cf. philosophie allemande du millieu du XVIIIe au début du XXe). Je pense que tout marche par un truchement qui enclenche un cycle. C'est un peu comme la mode : il faut être tour à tour Paris, à Londres, à NYC, à Tokyo, à Lisbonne etc.
De plus, on dit que nos universités ne sont pas à la hauteur… puis on dit que c'est faux etc.
Si les intellectuels français n'ont en ligne de mire que la politique de Sarkozy et les questions liées aux OGM, c'est sûr, l'horizon est sombre.
Rédigé par : skoteinos | 07 septembre 2004 à 17:40
N'oublions pas Jacques Derrida, bien plus connu en Amérique qu'en France... A mon sens il tient la comparaison avec les sus-cités.
Rédigé par : astro | 07 septembre 2004 à 20:33
les raccourcis me gènent comme celui d'Amèlie Poulain et
du mépris quant à la comparaison cahier du cinéma et Elle,je trouve ça limite donc je ne lirai pas cet article.
Le problème est de savoir si les philosophes aujourd'hui
sont des hommes de leur temps.
En tout cas François furet c'était un homme bien.
J'ai gardé une Une de Charlie-hebdo près de moi,elle dit
cela:"Chez les Mondains","on commence à se faire chier"
"et si on disait du mal de Bourdieu"
Bourdieu a soutenu Besancenot pour la Présidentielle de
2002,je lui en ai voulu. Il est mort en Mars.Ce soir je
pense à ce que j'ai écrit sur cette rencontre entre les
citadins et les ruraux,les intellos et les prolos et je
me dis que c'est lui qui avait raison.merci
Rédigé par : rosalie | 07 septembre 2004 à 20:52
Derrida n'est plus tout jeune, et est cité comme un des vétérans, survivants de cette période.
Cet article est inétressant, car il entre dans le bon viex débat franco-français sur le déclin (un peu incompréhensible de l'extérieur), avec l'analyse d'un étranger qui essaie d'y apporter sa pierre.
Pour Bourdieu, j'avoue que je n'ai pas du tout de faible pour lui. Mais celà n'étonnera personne. Rosalie, je trouve même difficile d'aimer en même temps Furet et Bourdieu, non ?
Skot : d'accord et pas. C'est intéressant de regarder évoluer la production culturelle et intellectuelle de notre pays, non ? Reconnaître une perte d'influence de la France ne veut pas dire la regretter, en tout cas pas de mon point de vue. Il est certain que l'échange intellectuel se mondialise, et s'anglosaxonnise. Je regrette quand même que nombre de nos intellectuels et de nos revues restent souvent très franco-françaises, que les français soient peu représentés dans les blogs, think-tanks, fondations européennes... Notre champ de réflexion national, nos cadres universitaires sont assez dépassés...
Rédigé par : versac | 07 septembre 2004 à 21:17
Merci de m'avoir mal lu,je m'exprime mal surement toutes mes excuses à Versac.
Rédigé par : rosalie | 07 septembre 2004 à 22:43
Faut-il nécessairement occuper le terrain ? Faut-il envisager les ressources intellectuelles d'une nations sous un jour productiviste ? Je pense que nous avons en France une tout autre approche que celle des anglo-saxons ("think-tanks", horriblissime vocable qui prouve bien ce goût pour la possession, pour l'emmagasinage, un peu comme leur politique en matière de pétrole : surtout ne jamais manquer). C'est vrai qu'il y a peut-être moins de têtes qui pointent aujourd'hui. Mais n'est-ce pas aussi une question de médiatisation ? L'intellectuel ne serait-il pas tout simplement moins à la mode, moins en vue, moins visible ? Le paysage intellectuel français ne s'ast-il pas largement appuyé sur la mouvance 68 ? Je crois que nous français, avons besoin d'un événement. Le 11 septembre a été un événement qui a permis d'éveiller des consciences et d'entendre des voix de l'autre côté de l'Atlantique.
Rédigé par : skoteinos | 08 septembre 2004 à 10:39
1)Naissance de l'intellectuel= Affaire Dreyfus, intervention dans le champ politique.
2)Structuration du champ politique autour de la notion gauche/droite=conséquence de la révolution française (ne pas oublier qu'avant guerre les grands intellectuels sont de droites (Barrés...)).
3)Aprés guerre, déligitimation de l'intellectuel de droite=conséquence des errements de l'occupation.
4)Prééminence de l'intellectuel de gauche: Age d'or
5) Archipel du Goulag,"fin des idéologies ( noter par ailleurs le role de Furet dans la "démarxisation" de la revolution)= delégitimation de la notion d'engagement, et de systéme (fin de l'Helegianisme..). Ajouter à cela Sokal et Brickmont...
Que reste t'il des bouffons (Sollers), des occupants de l'espace médiatique, et quelques gens sérieux (Lahire, Bouretz,Vaïssé Arasse pour ne citer qu'eux)...Et si nos intellectuels s'étaient tout simplement mis à refléchir? A nous de les lire et de faire le tri.
Rédigé par : Tlon | 08 septembre 2004 à 14:20