Je ne suis pas un habitué des nécrologies, mais la disparition de Zoran Music est quand même singulière. Pour moi. D'abord parce que c'est Christie qui m'a fait découvrir le dessinateur et peintre, mais aussi par sa représentation de l'univers concentrationnaire.
J'entretiens avec l'histoire des camps une relation, longue et sinueuse, fruit notamment de l'héritage familial, et de quelques rencontres émouvantes. Un intérêt "fil rouge", qui ne se démend pas, qui reste toujours en arrière plan. Comme beaucoup de mes co-générationnaires, sans doute, de ceux qui ont encore eu l'occasion d'un échange véritable avec des personnes ayant connu les camps.
L'imagerie des camps est principalement télévisuelle. On voit surtout ces images de libération, de découverte, ces tas de cadavres, filmés par tel reporter entrant avec les libérateurs. Les images produits de l'intérieur des camps sont plus rares. Les photos sont rarissimes, ce sont surtout des dessins qui nous témoignent de la vie. Objets journalistiques, donc, mais parfois beaucou plus.
Ceux de Music sont à ce titre uniques, de vrais tableaux, des oeuvres d'art, pas de simples croquis à but de témoignage. Et il faut le comprendre. Music disait en effet "C'était des choses merveilleuses, les doigts, la forme du visage. C'était inouï. Ce n'était pas une chose artificielle. Je n'ose pas dire, je ne devrais pas le dire, mais pour un peintre, c'était d'une beauté incroyable" en parlant des cadavres et des corps décharnés de Dachau, qu'il a peints et dessinés. Comment comprendre ? N'est-ce pas tabou de parler ainsi des camps, des victimes ? Je ne le pense plus. Music parle en peintre de son époque. Celui qui a connu Goya, Guernica. Celui qui a été éduqué dans la lignée de Schiele, Kokoshka, et pose un regard sur l'horreur, qui sait la tourner en beauté. Des non-hommes, il faisait des sujets. C'était le thèse, en tout cas, d'un livre de Jean Clair, La barbarie Ordinaire, paru en 2001. Une manière d'aborder les camps de manière inhabituelle, qui m'avait choqué un temps, quand je n'avais pas saisi la dignité de l'approche de l'artiste, souhaitant le rester, au plus haut point, même dans cet univers.
Il faut dire que, pour moi, l'expression artistique de l'univers concentrationnaire était plus celle de Boris Taslitzky, déporté à Buchenwald, qui a dessiné, pour la mémoire et le combat politique, plus ou au moins autant que pour donner la dignité de sujet à ces hommes. Communiste, Taslitzky considérait son art comme un outil politique, et il a continué son engagement bien après la guerre, croquant révoltes, luttes syndicales, guerres... Illustrateur plus qu'artiste. Mais ses dessins à Buchenwald ont une valeur plus particulière, unique, car l'observateur était ici aussi sujet, et, comme pour Music, les conditions de la création (support, rapidité d'éxécution, clandestinité, conditions de conservation...) empreignent les oeuvres de drame sans rien leur oter de leur beauté.
Music fut un artiste, jusqu'au bout, sans jamais se dénier. Outre son talent, j'admire cette attitude.

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