La semaine dernière, donc, Bernard Kouchner a fait ce qui a été interprété comme son coming-out de candidat à la candidature présidentielle. En France, celà se fait, quand on a un minimum d'élégance, par une tribune dans Le Monde. Celle-ci s'intitulait Cessons de nous mentir, et appelait, face à la crise que la France connait, à l'incapacité que tous nos gouvernements ont eu à la résoudre, à un rassemblement, un dépassement des clivages traditionnels.
Je suis en tous points d'accord avec cette tribune. Elle fait le constat d'une situation très dure, et constate que nous peinons à adapter notre pays, échec d'adaptation qui pèse avant tout sur les plus démunis. Et il ne tombe pas, après un constat juste, dans les solutions de facilité, de repli.
"Les Français [...] sont prêts à accepter les conséquences de la vérité, fussent-elles douloureuses. Encore faut-il cesser de tuer en eux le goût du risque et décider de leur parler, de les écouter, d'expliquer, de débattre..."
"Cesser de mentir, c'est avant tout sortir d'une vision méprisante et élitiste de la politique, fondée sur l'idée que le peuple ne peut pas comprendre les enjeux de notre monde complexe. C'est instaurer une nouvelle manière collective de faire de la politique, en refusant les exclusives partisanes et les remèdes miracles."
Un constat de crise, un positionnement sur la sortie de la langue de bois et du compromis vaseux inavoué, le refus des solutions de repli, la nécessaire adaptation, la modernité. Et une logique d'empowerement du peuple, de renouveau de la démocratie. Exactement le discours que j'ai entendu de Christian Blanc il y a de celà quatre ans (tribune "La France ne sait pas où elle va" dans Le Monde, le 5 avril 2001). Christian Blanc avait fondé, sur cette vision, un mouvement ouvert, constructif, donnant le pouvoir aux citoyens. Il avait, en quelques mois, mobilisé des milliers de personnes, habituellement non investies dans la vie politique.
Aujourd'hui, je vois dans Kouchner un possible Howard Dean français, avec une approche quasi identique à celle de Blanc, qui pourrait aussi jouer ce rôle. Pas sur le positionnement politique, puisque Howard Dean était nettement plus à gauche, mais sur la stratégie qu'ils peuvent mettre en oeuvre. Ce que l'aventure de Howard Dean nous a appris (et celle de Christian Blanc en 2001-2002 dans une autre mesure), c'est qu'il est possible, en utilisant internet notamment, de se positionner, très rapidement, quasi ex nihilo, en une alternative crédible aux candidats conventionnels, de constituer des réseaux et de les mobiliser. Certes, Dean n'est pas allé jusqu'au bout, n'a pas eu l'investiture démocrate, mais il a créé un formidable mouvement aui aura de toute façon pesé sur l'avenir de la gauche américaine. Mouvement qui n'est pas retombé, puisque fondé sur un énorme élan populaire.
J'ai l'impression que le territoire pour un centriste rassembleur existera en 2007. Le PS fera une campagne à gauche, quel que soit son candidat (et il se rassemblera, évidemment, au Mans, comment pourrait-il en être autrement ?), sur fond de dénonciation de la casse sociale et de sauvegarde du modèle social français. Sarkozy fera une campagne à droite, sur fond, sans doute, de Karcher et de ce paternalisme qu'il pratique volontiers. Il y aura une place pour un grand centre, il lui faudra un candidat qui dépasse le positionnement complexe de l'UDF aujourd'hui, qui puisse recruter au sein des sympathisants déçus du PS, de ceux, et ils sont nombreux, qui recherchent une véritable vision social-libérale, tout en ayant du mal à passer le cap.
La mobilisation est possible, au-delà des habituels militants des partis politiques. Là encore, l'exemple de Dean le prouve. Il a réussi, en quelques mois, à créer un mouvement, alors qu'il ne disposait pas d'une base militante forte. Kouchner et Blanc sont dans la même position (base militante faible, position marginale par rapport aux partis...). Ils sont complémentaires (notoriété forte, image sympathique, mais crédibilité de réforme non avérée pour l'un, contre une notoriété plus faible, mais une capacité à changer garantie pour l'autre...).
Et si Kouchner et Blanc s'associaient ? Ils ont un peu moins de deux ans pour monter un mouvement, c'est possible, en partant très vite et très fort. Ils ont la capacité, s'ils se lancent maintenant, de mobiliser une dizaine de milliers de personnes dans un mouvement, inédit, fondé sur la distribution de pouvoir au peuple. Kouchner et Blanc, mais aussi sans doute Bayrou et l'UDF, et peut-être une partie oui-iste des verts, le mouvement de Corinne Lepage CAP 21, et une marge sociale-libérale du PS qui ne se retrouverait pas dans le compromis vaseux qui risque de sortir du congrès du Mans. Aujourd'hui, c'est Générations Europe, cet embryon qui commence à discuter.
Ce que nous ont enseigné les exemples de Dean en 2004 et de Blanc en 2001, c'est qu'ils sont partis trop tard. Deux ans ne sont pas de trop (enfin, un an et demi, à compter de septembre ou octobre, l'après congrès du Mans semblant une bonne date). Mais deux ans en partant sur un big bang au démarrage, pour lancer une dynamique, et avec une stratégie claire en place. Ce big bang pourrait être un appel au rassemblement de toutes ces forces, et la constitution d'un véritable mouvement, alliance au démarrage, avec une perspective claire d'établissement d'une plate-forme commune, de primaires pour se rassembler sur un candidat unique, et surtout d'un appel à toutes les bonnes volontés pour monter les solutions crédibles dont la France a besoin.
J'ai vraiment l'impression que c'est possible, aujourd'hui, de sortir de ce défaitisme larvé, de cette combustion lente, qui voit monter, sur certains constats justes mais aussi sur l'agitation de peurs, les solutions extrèmes. Que les facteurs-clefs de succès sont dans l'alliance au-delà des partis, la mobilisation par une échéance claire, la dévolution de pouvoir et d'initiative aux citoyens.
Ca doit pouvoir se faire, mais il faut aller vite. Très vite.

Votre billet est réellement intéressant ; mais je n'aime pas Kouchner qui fait partie (comme moi) de la gluante génération de Mai 68 qu'il est temps de ranger au placard. Ce qu'il dit est bien mais ce n'est pas à lui de le dire. Des phrases qui ne doivent pas sortir de la bouche de ceux qui, en d'autre temps et d'autres lieux, auraient été Khmers ou terroristes d'Action Directe. Place aux jeunes, ils ne manquent pas didées.
That's my word :D
Rédigé par : all | 27 juillet 2005 à 12:04
C'est un idée très séduisante, mais je suis assez pessimiste sur ses chances d'aboutissement.
D'abord parce qu'un rassemblement de mouvances aussi variées (Cap21 teinté de bleu, verts (lipietz?), UDF, quelques personnes PS) me paraît très peu probable dans le paysage politique français plutôt frileux et peu amène à des changements d'envergure. Ce serait une vraie révolution que l'on sache enfin rompre avec la carte vieillissante du paysage politique français!
Enfin 2 ans me semblent beaucoup trop courts. Ou alors il leur faut une campagne de communication très forte, presqu'à l'américaine (enfin plutôt façon Sarkozy), avec des interventions régulières sur les plateaux télé et dans la presse écrite. Et ca aussi ça appelle un changement important de vision de la politique, changement auquel nous sommes encore à mon avis trop peu enclin.
Rédigé par : pikipoki | 27 juillet 2005 à 12:16
J'ai comme une vague impression de discussion déjà eue ;-)
Ravi de voir que des discussions sur les campagnes politiques autour d'une bonne petite table trouvent un prolongement écrit dans la blogosphère. Contrairement aux paroles de Socrate, celles-ci laisseront une trace écrite - mais passeront-elles pour autant à la postérité ?-)
Rédigé par : anham | 27 juillet 2005 à 15:04
all : place aux jeunes, certes, mais ils ne seront pas président. Et j'ai comme la vague impression que, dans un mouvement qui n'est pas à droite, Kouchner a une propension à la modernité que n'ont pas d'autres alternatives. A voir.
pikipoki : le paysage semble frileux, mais je note, surtout depuis le referendum, une volonté réelle de sortir des chemins éculés et des vieux clivages. Toute sortie de l'échiquier traditionnel comporte des risques. Il faut qu'ils soien associés à une chance de succès ailleurs.
anham : oui, écho à de nombreuses discussions que j'entretiens actuellement, aussi. Je voulais en faire émerger une partie ici. Tout ça pourrait avancer...
Rédigé par : versac | 27 juillet 2005 à 17:09
Cher Versac, permets moi de te dire que je trouve cela absolument hallucinant. Ce que tu décris et appelle de tes voeux, en termes de mouvement de rupture en particulier à la fin de ton post, c'est exactement, et j'en sais quelque chose pour l'avoir vécu de l'intérieur et du commencement, la stratégie mise en oeuvre par Chevènement en 2002:
- l'un des premiers à se lancer en campagne dès la fin de l'été 2001;
- à partir d'un mouvement souple, agrégat protéiforme de mouvements politiques, d'associations et de personnes, créé de toute pièce, le Pôle Républicain, sur un positionnement stratégique et politique fort, transcendant les clivages traditionnels (au dessus de la gauche, au dessus de la droite, la République);
- devient rapidement (tout l'automne 2001 et jusqu'à février) le point central de la campagne, jusqu'à parvenir à se positionner comme le fameux troisième homme (15% d'intention de vote en janvier);
- rassemble dans le mouvement environ 12000 personnes dont beaucoup ne venaient de nulle part (en termes de partis politiques), donc majoritairement des citoyens lambda...
Tu sais comme moi comment cela a fini. Un peu mieux (beuacoup mieux:-))) que Blanc mais bien au-delà des espérances nées durant la campagne. Je ne vois qu'une façon pour que cela ait des chances de réussite: l'implosion du PS en novembre prochain ou du moins une fuite massive d'adhérents suite au congrès. Mais tu ne sembles pas y croire. So...
Rédigé par : Krysztoff | 27 juillet 2005 à 19:57
Le texte de Kouchner est intelligent, mais - en dehors de l'illusion du "ni droite ni gauche mais rassemblé" - on reste encore dans la techno-politique, tout à fait comme Blanc qui plaisait bcp a mes potes d'école de commerce mais n'a jamais obtenu de visibilité au dela, et au contraire de Dean qui dans son genre était plutot charismatique et, surtout, tres agressif : il est d'abord sorti du lot en cognant sur la guerre de bush, pas en tentant de vendre son agenda libéral.
N'oublions pas aussi que 1/ les français savent tres tres bien, y compris dans les usines, que le travail en roumanie est moins cher qu'ailleurs, mais que 2/ ils ne sont pas pres a entendre un discours de "sacrifice raisonable" qui leur donnerait l'impression d'etre abandonnés au profit d'un futur quand meme tres incertain, ou au profit d'une classe plus privilégiée qui bénéficierait de la flexibilisation de l'économie (a moins que BK envisage autre chose ?). Pour faire avaler la pilule, va falloir pas mal d'élan politique, celui dont dispose Sarko mais qui pourrait une fois de plus manquer au PS, et qu'a mon avis kouch ou blanc n'auront jamais.
Rédigé par : Guillermo | 27 juillet 2005 à 23:14
Krysztoff : tu sais, si nous ne sommes en général pas d'accord sur les solutions, nous restons souvent en accord (modulo cetains) sur les constats. L'échec politique depuis 20 ans est énorme, il appelle de nouvelles solutions, qui passent, comme souvent, par de nouveaux hommes.
Le problème, tu le notes bien, est celui du passage à l'étape d'après. La transformation en un troisième homme possible en une alternative crédible, au moment où les grands partis sortent l'artillerie lourde (ils mettent toujours le paquet sur la fin). L'autre sujet, c'est la constitution d'un mouvement (pas forcément un parti unique et organisé, mais au moins des instances d'arbitrage) politique qui puisse présenter des candidats aux législatives pour fournir une majorité ou transposer le succès à l'assemblée.
Je ne présage pas du Mans, mais les contributions qui fleurissent ne me semble pas aller vers un mouvement centripète. Je vois du Dijon pur et dur, ce qui pourrait en énerver certains, sur le moment...
Rédigé par : versac | 28 juillet 2005 à 10:11
Stimulante l'analogie Kouchner / Howard Dean. Je suis pas sûr par contre que Kouchner ait la même capacité à motiver les foules, la même alchimie populaire, online et offline.
La grosse inconnue est à mon avis dans la taille de l'électorat "social-libéral". Peut-il suffire à faire passer un candidat au second tour? Si on fait l'hypothèse que Sarko sera premier, peut-il battre l'autre candidat de gauche parlementaire? Rien n'est moins sûr, à mon avis. Malheureusement...
Rédigé par : Jycébou | 28 juillet 2005 à 14:53
Je suis sincérement navré pour la multiplication de mes trackback, mon dotclear m'affichait une erreur et je ne suis pas un utilisateur régulier de la chose ;)
En tout cas je trouve votre billet très intéressant :)
Rédigé par : Aiua | 28 juillet 2005 à 16:08
Le Dr Kouchner et le préfet Blanc : voilà donc vos nouveaux hommes providentiels.
Pour rappel, l'homme providentiel, une spécialité bien de chez nous, est un homme politique qui prétend ne pas en être un même s’il fréquente depuis de très longues années les allées du pouvoir (le Dr Kouchner a été ministre, il a même traîné ses guêtres jusqu’au Parti radical peu après que celui-ci ait été déserté par un précédent homme providentiel). Idéalement, antiparlementarisme français oblige, il n’est pas membre d’une assemblée (bon, le Dr Kouchner a été membre quelques années du Parlement européen qu’il a assez peu fréquenté, il doit y avoir prescription. Au moins il n’a pas été député).
Et surtout, l’homme providentiel doit 1) faire un diagnostic très sombre de la situation française (le pays va à la catastrophe, tout fout le camp, on n’est plus gouverné, on nous ment sur l’état de la France), 2) procéder à quelques incantations (il faut du courage, il faut regarder la réalité en face, il faut moderniser, il faut faire tomber les œillères, pas de compromis), 3) maintenir le plus grand mystère sur les buts concrets et les moyens à mettre en œuvre et se concentrer sur un point : je suis le recours, confiez moi le pouvoir. L’article du Dr Kouchner répond parfaitement à ces caractéristiques. Le reste est, comme le souligne au fond votre texte, affaire de marketing.
Rédigé par : marc | 28 juillet 2005 à 20:08
Marc : erreur d'analyse et désaccord total.
Je ne suis pas à la recherche d'un "homme providentiel", mais je constate que beaucoup se plaignent du non renouvellement de notre classe politique, appellent à un changement, etc... Et que nous sommes dans un régime présidentiel. C'est l'élection présidentielle qui est déterminante, surtout depuis le quinquennat.
Par ailleurs, croire que la campagne de Dean était principalement du marketing est mal la connaitre, et se réfugier derrière des gros mots. Ce qu'illustre Howard Dean, au moins en partie, c'est surtout un profond renouvellement du dialogue entre les élus et les citoyens, une approche "bottom-up" plus que "top-down". Et croire que nous n'avons pas besoin de renouveler la manière dont focntionne notre démocratie, après les deux dernières échéances électorales nationales majeures (21 avril 2002, 29 mai 2005), c'est bien se cacher la réalité.
Blanc comme Kouchner appellent à un renouveau de la vie politique. Ils constatent (et n'en ont pas le monopole) l'échec. Et ils ne sont pas les seuls !
Enfin, dire Dr et préfet, c'est bien pour les mettre dans le système, comme s'ils étaient comparables à un député de carrière. Niet. Blanc n'a été préfet que quelques années, sans faire l'ENA, sans entrer dans un mode de carrière politique classique. Il croit d'alleurs qu'un mandat est différent d'un matier. Et il est député aujourd'hui. Mais enfin. Quant à Kouchner, je ne vois pas non plsu en lui un homme classique, dans le système. Ce sont des atouts autant que des handicaps, des défauts autant que des qualités.
Enfin, je reviens sur le diagnostic : vous trouvez, vous, que la France va bien ? Qu'elle est au top de sa forme, économiquement, du point de vue de son unité, de sa conditions sociale, de sa présence dans le monde, de son projet collectif ? Pas moi. Et je n'ai pas vu une amélioration nette, depuis quelques années.
Non, résumé trop facile.
Rédigé par : versac | 28 juillet 2005 à 20:38
Bon, j’ai peut-être très légèrement caricaturé.
Je trouve comme vous que la France ne va pas très bien et que les deux scrutins que vous mentionnez y sont pour quelque chose.
Mais je trouve plutôt illusoires les appels au ‘courage’ et au ‘renouvellement’ en particulier quand ils émanent de personnalités (au demeurant estimables) qui ont tout de même eu déjà largement le temps et l’occasion d’agir. L’article du Dr… (bon, ok) de Kouchner m’a semblé absolument creux (et je doit avouer à ma grande honte que j’avais totalement oublié l’élection de Christian Blanc à l’Assemblée. Il est plutôt silencieux depuis, non ?).
De deux choses l’une, soit la candidature de Kouchner matérialise une alliance du centre-gauche et du centre droit et elle est alors dangereuse (l’exemple de la IVe République nous rappelle que ce genre d’alliance excite et renforce encore les extrêmes des deux camps et rend le pays bientôt ingouvernable), soit elle traduit un glissement à droite de la vie politique française, le PS étant remplacé par un groupement politique situé au centre droit (à l’exemple de ce qui s’est passé au Japon par exemple) et je n’y adhère pas.
bon, nous ne sommes en effet pas d’accord.
Rédigé par : marc | 28 juillet 2005 à 21:39