Ce que j'aime bien chez Krugman, malgré tout, c'est qu'il a toujours une faculté à relancer des débats et à faire voir les choses autrement. Emmanuel vous dira qu'il est maintenant un vieux con vendu à la politique (mes mots) et qu'il ne sert plus à grand chose (j'exagère ?).
N'empêche, le voilà qui relance le sujet tant abordé par ledit Emmanuel sur le trade-off que font les français entre travail et loisir. Qui nous avait valu une belle série d'échanges sur le micro-blogosphère économique l'année dernière (je ne retrouve plus les posts chez Econoclaste). Et je gage que ce n'est pas fini.
Evidemment, tout ça confirme que Krugman lit le blog d'Emmanuel, mais avec trois mois de retard. Il cite en effet l'étude d'Alberto Alesina, Edward Glaeser et Bruce Sacerdote (dont aucun n'a de blog ?) : "Work and leisure in the U.S. and Europe : Why So Different ?" (PDF) qu'Emmanuel décrotiquait dans un post déjà ancien. Dans ce papier, qui dépasse mes maigres compétences économiques (il y a des formules mathématiques complexes un peu partout), nos auteurs nous affirment :
[...] we argue that European labor market regulations, advocated by unions in declining European industries who argued “work less, work all” explain the bulk of the difference between the U.S. and Europe. These policies do not seem to have increased employment, but they may have had a more society-wide influence on leisure patterns because of a social multiplier where the returns to leisure increase as more people are taking longer vacations.
Tout semble avoir été dit sur ce débat. Je voulais donc juste le relancer, par pur plaisir, suite à la suggestion de Krugman, avant de vous laisser, puisque je pars en vacances. Loin de moi l'idée de venir y faire de l'économiste, que je ne suis pas, mais d'apporter au débat ma petite pierre, mon angle, mes questions, puisque ce sujet de l'articulation collectif/individuel et de l'équilibre travail/richesse me semble essentiel.
Voilà comment je résumerais la thèse de nos auteurs :
- En France, et assez largement en Europe, on travaille moins, on crée moins de richesse, mais on n'est pas forcément moins heureux (au contraire, les auteurs ayant tendance à dire plutôt qu'on serait plus heureux, mais je me méfie de la mesure du bonheur comme de la peste), le "on" étant représentatif d'un collectif,
- le choix de travailler moins en Europe s'est fait principalement sur le motif de créer de l'emploi, dans une vision malthusienne (ma formulation) du marché du travail (un gateau à taille fixe qu'il faut partager), et ne résulte pas d'un libre choix individuel (mais bien d'une préférence collective, imposée les gouvernements et les syndicats),
- il n'a pas réglé le problème du chômage, puisqu'il s'inscrit en faux par rapport au fonctionnement du marché du travail,
- il a en revanche modifié, semble-t-il, les priorités de la société, qui semble favoriser le choix d'un développement équilibré, contre une course individuelle au profit.
Les questions que je me pose sont (et ce sont de vraies questions, pas de la réthorique, sur un débat où le positionnement ne peut, à mon sens, être uniquement économique ou uniquement moral, ni vraiment blanc ou noir) :
- ce modèle est-il tenable à long terme, tant économiquement que socialement (vu qu'il suppose des gains de productivité majeurs, pour compenser la réduction du temps de travail, et que, d'autre part, il a une tendance à provoquer un chômage de masse) ?
- est-il juste d'empêcher (ou de limiter fortement) un individu de chercher un épanouissement individuel dans le travail sous prétexte que la majorité préfère un équilibre autre ? Et l'inverse : est-il possible de permettre à quelqu'un de prendre des vacances, dans la relation déséquilibrée employé-employeur, si le collectif ne l'impose pas ? Où se situe le bon point d'équilibre entre garantie de la liberté individuelle et imposition de choix collectifs ?
- le problème ne réside-t-il pas dans la distortion ainsi créée entre ceux qui décident de ce système : les salariés, représentés par des syndicats très minoritaires, dans une tradition de dialogue social peu fécond et démocratique. Ce qui résulterait dans un choix imposé par des salariés protégés, heureux de décider de prendre plus de vacances et de RTT, à une population de chômeurs et précaires, qui, eux, ne peuvent profiter de ce système ? (la "préférence française pour le chômage" ?)
- peut-on arriver à réconcilier ou équilibrer possibilité de choix individuel, justice et cohésion sociale (et donc baisse du chômage), ou bien est-on obligé de faire un choix entre ces sujets ? Et lequel sacrifier ?
Bref, tous éléments de réflexion à mûrir. Ce sera sur la plage pour ma part (j'emporte plein de fadaises économiques), puisque je pars demain matin vérifier les conditions d'intégration à la République française de la patrie de Cecilia Sarkozy, et que ce blog se réveillera de sa torpeur estivale après la mi-août (s'il n'a pas sauté entre temps).
J'espère trouver à mon retour plein de contributions passionnées et de mots doux.

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