V. disait en commentaire de mon récent billet sur GDF et Suez :
C'est évidemment assez pessimiste, mais je dois dire que je le rejoins volontiers, au moins dans l'affichage que ce mouvement exprime. Comment ne pas voir dans l'annonce du gouernement une sorte de diversion - sans doute non conscience - face à la réalité de notre économie et de ses enjeux ?Ce qui est embetant, c'est aussi que le domaine dans lequel la France se détache, c'est les "champions" dans les activités de monopole ou quasimonpole.
La prédiction de Fukuyama se réalise donc : un pays centralisé, voir gangréné par sa centralisation, sera incapable d'émerger fortement ailleurs que dans les secteurs dominés par des gros mastodontes (acier, utilities, defense,...)
Non qu'il soit mal, en soi, de disposer de grands acteurs mondiaux dans des domaines stratégiques. C'est important, bien sûr. Mais à donner trop de signes d'attention aux grands acteurs issus du passé, dont les grands relais de croissance se situent souvent à l'étranger, on prend le risque de croire que c'est chez eux que se fait l'économie de l'avenir.
Il n'en est rien. C'est ce que raconte avec une certaine justesse Christian Blanc dans son livre la croissance ou le chaos : le problème majeur de notre économie est son infécondité, son incapacité à générer de manière durable une croissance solide, qui nous permette de financer nos exigences sociales. Cette croissance n'est pas un cadeau du ciel. Il appartient au politique de créer les conditions de son émergence.
Et Christian Blanc nous propose ses recettes pour aider à restaurer cette croissance. Quand on regarde différents initiatives, dans des pays ou des régions proches, comme la Bavière, la catalogne, la Finlande, certaines régions d'Italie, sans parler évidemment de la Calirfornie ou même, en France, de l'agglomération grenobloise, on se rend compte que ces régions dynamiques, qui ont su générer une croissance forte, se sont tournées à plein dans l'économie de la connaissance.
La Bavière est l'exemple le plus frappant du livre, de mon point de vue : cette région, marquée par l'industrie traditionnelle de la porcelaine, a subi de manière brutale la concurrence émergente des producteurs tchèques, installés quelques kilomètres plus à l'est. Evidemment, la transition a été marquée au démarrage par des pertes d'emplois, face à cette main d'oeuvre bon marché. Depuis quelques années, cependant, cette hemorragie s'est arrêtée. A présent, l'est de la Bavière est redevenu un gisier d'emploi, autour de ce secteur de la porcelaine.
Comment ? La réponse est assez simple : dans le secteur de la porcelaine, et comme dans tous les secteurs économiques, la Bavière a du entrer dans l'ère de l'économie de l'innovation.
La Bavière, comme toutes ces régions hyper dynamiques des pays développés, a facilité la création d'un nouvel écosystème économique, qui mise sur l'innovation, en aidant au rapprochement des acteurs du tryptique formation-recherche-entreprises, qui est à la base de la croissance que nous pourrons générer dans le futur.
Les exemples sont innombrables dans le monde de ces régions qui réussissent. En France, on ne les compte qu'ici ou là, fruit d'initiatives d'hommes talentueux qui se sont battus contre le système français. Car la logique d'organisation de la formation et de la recherche françaises, la coordination économique et son centralisme absurde font qu'aujourd'hui il est extrèmement difficile de faire travailler ensemble ces mondes. Là où, précisément, c'est l'articulation entre la recherche, l'université et l'entreprise, dans une implantation locale, qui peut générer une croissance plus solide.
L'innovation est le moteur de la création de valeur. Nous ne sommes plus dans une éconmie de rattrapage, où l'ambition de faire aussi bien qu'un grand voisin pouvait nous guider. Aujourd'hui, nous sommes les rattrapés. Il faut donc, quel que soit le secteur économique, aller vers l'innovation. Inventer, à partir de la porcelaine, les applications industrielles qui nous permettront de construire sur nos compétences, comme en Bavière, ou créer, comme autour de Nokia, le campus où se rencontrent jeunes entreprises, labos de recherche et universités et écoles, pour créer des entreprises de télécommunicaitons (d'où viennent skype et kazaa, déjà ?)...
Ce que raconte Christian Blanc devrait être incontournable et un fait acquis. On devrait déjà être dans la phase d'après, celle où l'on optimise, celle oùm l'on se psoe la question de la répartition des richesses, mais on en est toujours à gouverner, depuis Paris, l'avenir de la recherche, sans penser sa fécondité, et à dire à l'université de Toulouse ou de Lyon avec quels moyens elle fera ce qu'on a décidé qu'elle pourrait effectviement faire.
Quand on voit, donc, un gouvernement se rassurer devant la production de grands champions, de viaducs, d'airbus ou de grosses utilities à la Française, on se dit qu'il porte une lourde responsabilité à ne pas vraiment penser à faire émerger ceux qui embarqueront le train de ces puissants, ou bien les dépasseront demain.
Lecture conseillée, donc.

On peut également parler de la lourde responsabilité des grilles de salaire qui favorisent grandement les commerciaux face aux ingénieurs R&D, à diplôme égal, et la lourde responsabilité des entreprises dénigrant le poste de dépense R&D au profit de celui du Marketing et Vente. Le gouvernement peut bien faire ce qu'il veut. Mais les incitations fiscales ne servent pas à grand chose tant qu'existe une mentalité dans nos entreprises qui veut qu'il est plus important de vendre quelque chose que de le créer.
"La Bavière" = le gouvernement de l'État libre de Bavière, ou bien les Bavarois et leur mentalité? En France, le principal retard d'investissement R&D est dû aux entreprises, pas à l'État, qui est même plutôt généreux comparé à nos voisins. La prise de conscience est à faire du côté des entrepreneurs et des DAF.
(je suis en plein dans ma phase de dégoût des salaires qu'on me propose et de ceux qu'on me proposerait si je quittais la R&D pour faire du commercial...)
Rédigé par : Oli | 03 mars 2006 à 02:50
Malheureux ! Mets vite une majuscule comme initiale de "Catalogne" : cette petite fierté démonstrative de ceux qui revendiquent l'héritage culturel plurimillénaire catalan n'est pas pour rien dans leur réussite économique à peu près constante ces derniers siècles. Après tout, rares sont les territoires de cette taille à être parvenus à laisser survivre une littérature et une poésie sans s'appuyer en passant sur un particularisme religieux :-)
Rédigé par : Gus | 03 mars 2006 à 07:50
La question de la croissance en France, c'est d'abord une question de choix politique. Il y a un quasi concensus national pour que la croissance ne soit pas une priorité. Le français n'est pas un aventurier, c'est un rentier. Il préfère de petits gains sûrs, sans gros risque, que des profits importants mais plus aléatoires. Comment expliquer ce rejet de la "précarité" et de la "flexibilité", cet engouement pour le statut hyperprotégé de la fonction publique?
Rédigé par : authueil | 03 mars 2006 à 10:20
Sans doute un très bon article. Cependant, cette analyse me pose un problème : si l'on reprend l'exemple de la Bavière, les Tchèques, car c'est un pays développé depuis le XIXe siècle, finiront eux aussi par entrer dans l'ère de l'économie de l'innovation et probablement avec des salaires inférieurs et probablement plus tôt qu'on ne le pense. À ce moment-là, quelle pourra-t-être la réponse de la Bavière?
Surtout, de manière générale, la Chine, l'Inde, le Brésil finiront aussi par entrer dans l'ère de l'économie de l'innovation. Que faudra-t-il faire alors?
N'est-on pas en train de réfléchir avec un temps de retard? Ne faut-il pas déjà prévoir l'après-économie de l'innovation?
Rédigé par : inactinique | 03 mars 2006 à 10:23
Authueil : je ne crois pas au particularisme culturel sur ce point. Tout le monde est rentier de nature, s'il le peut. Mais certains systèmes favorisent plus la prise de risque. La meilleure preuve en est bien que le modèle de l'économie de la connaissance arrive bien à s'implanter en Espagne, en Finlande, dans certaines régions italiennes... La france n'est pas une exception. C'est son système d'Etat hyper centralisé qui étouffe les initiatives, les rendent quasiment impossibles.
Oli : oui, les entreprises ont une responsabilité. Ceci-dit, je ne partage pas ton avis sur les dépenses de R&D. Elles sont bonnes dans plein de grands entreprises. Ce qui manque en France, c'est la couche des PME innovantes. Pourquoi n'investissent-elles pas ? Parce qu'elles ne sont pas plongées dans l'environnement qui y est propice, notamment. Il faut que les entreprises discutent avec les universités et les centres de recherche. Pour ça, il faut que ces mondes s'en rapprochent. Pour ça, il faut que l'Etat lache du lest.
inactinique : tout à fait. Il n'existe plus d'avantage comparatif définitif (sauf les particularités géographiques). C'est certain. Mais c'est une course sans fin que celle de l'économie mondialisée : il n'y a pas un moment où tout le monde arrivera à notre niveau. Et surtout, c'est une quesiton de survie que de rester à un niveau supérieur, en permanence. La Bavière a maintenant une vraie longueur d'avance dans les porcelaines adaptée sà l'industrie. Elle a créé un système lui permettant de construire en permanence cette avance. Cela ne veut pas dire que certains pans aujourd'hui en pointe ne se banaliseront pas et ne passeront pas à l'est, mais bien qu'ils se sont donnés les moyens de les remplacer.
Rédigé par : versac | 03 mars 2006 à 11:07
Tout à fait, Versac, la France tend à se concentrer sur des grands groupes, des monopoles qui réussissent et applique cette statégie perdante à la recherche, ici un extrait de ma réaction à de Robien
"""Et pourtant, ce qu’il faut favoriser, c’est la stratégie des fluidités, des contournements analytiques d’objets, des échanges de vues obtenues par diverses spécialités, des efforts de théorisation et de transposition des données dans des réflexions synthétiques, de la pensée épistémologique, des sauts conceptuels. Sur ce point, nos amis les Anglais ont su innover en finançant des centres de biologie intégrative pour un coût bien inférieur à celui du projet Neurospin.
Que ces propos ne soient pas interprétés comme une opposition entre hypersciences et sciences fondamentales transversales. Les deux représentent des cartes à jouer, mais tout est question de moyens, y compris pour les Universités et la recherche conventionnelle. La France refuse de mettre le paquet, elle gère au millimètre les crédits, elles suit la logique des gestionnaires de l’appareil d’Etat, sacrifiant à la stratégie du déclin, provoquant la fuite des cerveaux et se contentant de miser de gros moyens sur des opérations de prestige comme Neurospin. """
Rédigé par : Fulcanelli | 03 mars 2006 à 12:33
"Que faudra-t-il faire alors?"
La réponse est malheureusement dans l'Histoire : la guerre ! ( mais on a le temps; l'Afrique est encore terra_incognitae)
Rédigé par : Tlön | 03 mars 2006 à 13:24
Tlön, la croissance, c'est le contraire de la guerre. C'est quand le gâteau diminue qu'il faut se battre pour récupérer des miettes.
Innover, c'est d'abord donner envie, créer des dynamismes. L'innovation en Chine ou au Brésil n'est pas l'ennemie de l'innovation en France, c'est au contraire la possibilité de créer des richesses en Chine, au Brésil ET en France.
Rédigé par : Francis | 03 mars 2006 à 15:31
Bon : moi, chuis pas économiste, chuis ingénieur : je sais faire, mais je ne sais pas faire faire. Pour que j'ai la croissance à moi que j'ai, il faut que je fasse quoi ? Apprendre le catalan ?
Rédigé par : Gus | 03 mars 2006 à 15:38
Francis, entièrement d'accord avec ton deuxième paragraphe, je n'ai d'ailleurs jamais dit le contraire.
Je n'ai jamais dit non plus que la guerre était pour demain, je rappelle d'ailleurs que l'Afrique n'est pas entré dans le jeu. Je dis seulement que lorsque "qu'il n'existe plus d'avantage comparatif définitif", que la vitesse de propagation des savoirs et de l'information est quasi instantanée alors la guerre peut-être une méthode de régulation... Les guerres ont toujours existées, et je ne vois pas, au nom de je sais quel idéalisme kantien, elle n'existeront plus.
Rédigé par : Tlön | 03 mars 2006 à 16:34
Tlön, tout simplement parce que la recherche et l'innovation sont des processus collaboratifs. Mais oui collaboratif. Tout le monde se tient par la main, tu as besoin de compétences exogènes et particulières tout le temps. Fini le temps où on pouvait se contenter de piquer quelques bons ingénieurs à droite ou à gauche : trop compliqué, trop spécialisé, trop pointu.
Donc quel intérêt à épuiser un budget pour détruire les compétences des autres ? Elles nous servent ces compétences.
Rédigé par : Eviv Bulgroz | 03 mars 2006 à 21:59
Je me répête : je ne crois pas en une quelconque "fin de l'histoire" et la guerre est une des formes dans laquelle l'histoire s'est incarnée et s'incarnera...à ce compte à quoi servirait une défense européenne ? Au nom de je ne sais quelle vision "progressiste" ne tombons pas dans l'angélisme et relisons Aron Thucydide...et quelques stratèges chinois
Mais je crois que l'on s'écarte du sujet abordé par notre hote.
Rédigé par : Tlön | 03 mars 2006 à 22:41
Autant poursuivre ce débat ici :
http://www.ludovicmonnerat.com/archives/2006/03/entre_guerre_et.html
Rédigé par : aymeric | 04 mars 2006 à 00:12
Je pense qu'on est ici au coeur des bloquages francais - sociaux comme economiques. En effet les moteurs de croissance sont moins des variables d'un modele macro (comme pourraient le croire ceux qui ne voient le monde qu'a travers ces modeles), mais un probleme de "culture d'entreprise France".
Si on recherche les causes profondes, on peut en trouver deux :
1 - la centralisation geographique (Paris et le desert francais) et la centralisation intellectuelle (le pouvoir aux grandes écoles. C'est vrai des MBA aus USA, la difference etant que la France les gdes ecoles sont en monopole, les MBA mondiaux sont en concurrence)
C'est en sens que je critique souvent certaines visions ou analyses d'economistes trop "planificateurs" (ie supposant que la réalité est unique, contenue dans leurs équations et qu'ils sont donc compétents pour définir finement des regles applicables partout et pour tous). Beaucoup de ces econmistes sont les fils naturels des planificateurs de l'ere sovietique - bien qu'ils parlent de marché, leurs outils et leur mode de pensé est hautement centralisateur. Ph Askenazy (economiste/sociologue) a fait un excellent billet dans les Echos sur ce sujet.
2 - Un niveau de "confiance réciproque" très faible. Il est partiellement induit par le point 1, pas uniquement. En gros pour que, collecvtoivement, noys ayons envie d'essayer, d'innover il faut que le sentiment de stigmatisation de l'echec disparaisse.
Sur ces deux sujets je vous conseille mon livre publié chez Plon (http://www.amazon.fr/exec/obidos/ASIN/2259203507/creeretrepart-21/171-4361457-7796230?creative=6410&camp=1414&link_code=as1)
C'est aussi un point d'entree qui vulgarise l'approche de Fukuyama (à lire absolument) et l'applique et la complete dans le cas francais. Des solutions y sont aussi proposées. Tout ca pour moins de 10 € livré à domicile...
Rédigé par : V | 04 mars 2006 à 09:08
Le lien sur amazon est cassé dans le message ci-dessus.
Vous pouvez aussi passer par http://creeretrepartir.info
Rédigé par : V | 04 mars 2006 à 09:09
V: Sans doute faudrait-il tout d'abord vérifier qu'il existe un "bloquage français", par exemple, en comparant les données économiques de différents territoires. Certains se portent très bien, d'autres ... moins bien...
S'agit-il de réinventer quelque forme de collectivisme en focalisant sur la Francofrance ? Après tout, nul territoire n'en est azu point de revendiquer son indépendance ou son rattachement à un autre état pour des raisons économiques.
Rédigé par : Gus | 04 mars 2006 à 12:44
Gus : plusieurs indicateurs
A - world values survey
La France est l'un des pays développés dans lequel la réponse à la question "peut-on faire confiance en autrui" est la plus basse
B - structure du tissu éco
La place des "vieux et gros" groupes dans les premieres capaitalisation est massive. En comparaison avec les US le contrats est saisissant.
C - niveau de centralisation
Peu de pays ont des horreurs technocratiques telles que le code des marchés publics, par exemple
D - output en termes de croissance et d'innovation
La France a un "output gap" - ie un écart entre le niveau de croissance qu'elle pourrait avoir et celui qu'elle a - qui dépasse l'effet (non negligeable cependant) des choix de vie (equilibre travail/temps libre notamment).
Le taux de chomage (qui est une facon de mesurer cet output gap : nous avons, durablement 10 % de notre force de travail inutilisée, ce qui revient à dire qu'on pourrait faire plus sans augmenter la durée individuelle du travail, mais en nous organisant mieux=)
Je ne comprends pas ta question. Disons que nos structures politiques ont besoin d'etre renovées et adaptées. Sinon les choses risquent d'etre compliquées : etre à la traine en termes de productivité se paye en pouvoir d'achat quand on a une monnaie indépendante (en gros le taux de change s'adapte pour que ce quue tu utilises venant de l'exterieur équilibre la valeur, déclinante, de ce que tu vends en echange).
Mais elle se paye en difficultés sociales quand on est dans une zone monetaire plus large...
Rédigé par : V | 04 mars 2006 à 13:44
V: Vous l'aurez compris, je ne parviens pas du tout aux mêmes conclusions que vous, mais le débat me semble intéressant (après tout, je ne demande pas mieux qu'à comprendre en quoi j'aurais éventuellement tort).
Sachant que je ne plaide nullement en faveur de quelque centralisme ou conservatisme que ce soit (tout en me méfiant de l'anti-centralisme ou de l'anti-conservatisme comme de l'anti-libéralisme, etc..)
Concernant le point B : Quelle part de l'enrichissement des citoyens nord-américain provient-elle de l'efficacité de leur structure économique et quelle part provient-elle de leur position hégémonique dans de nombreux secteurs (militaires, par exemple). Par exemple, comment l'économie nord-américaine s'accomoderait-elle d'une révolution neomarxiste en Arabie Saoudite ?
Concernant le point C : Je pensais que le Royaume-Uni était l'exemple-type d'un état centralisé ? Mais si vous parlez surtout du poids normatif (code des marchés, normes, contrôles, etc.) et des coûts de transaction... l'Union Européenne ne reproduit-elle pas l'essentiel des travers ici cités ?
Rédigé par : Gus | 04 mars 2006 à 13:55