[Billet de Frédéric, auteur invité sur ce blog.]
Pour conclure, je voulais évoquer ici un engagement qui m’est cher et plus personnel : le commerce équitable. Nombre d’entre-vous l’envisagent certainement au mieux comme un gadget plein de bons sentiments (qui fait vivre 1% des producteurs du Sud, représente 0,08% du commerce mondial et 0,3% des importations européennes), au pire comme un positionnement marketing qui ouvre de nouveaux marchés aux marques de grande distribution. C’est plus important que cela :
Les pays du Sud ne se développeront ni efficacement ni durablement tant qu’il n’y existera pas de marché où la capacité de consommation est supérieure au revenu de subsistance ; ni tant que les producteurs n’auront pas de capacité d’investissement pour y accroître et diversifier leur offre. Cette conception m'amène à une double critique. Celle d'une vision purement comptable et humanitaire du développement, qui ne modifie en rien les structures de production (marquées par des secteurs publics et multinationaux hypertrophiés, et une économie privée largement informelle) et comporte des effets pervers (le riz occidental gratuit, déversé en urgence en Afrique de l’est a par exemple détruit la riziculture locale). Mais aussi celle du « compromis de Washington » qui conditionne le développement à l’ouverture des marchés (qui soumets ces économies informelles à une concurrence industrielle ultra-compétitive et oriente vers l’export des biens vitaux qui y font défaut).
Face à ces deux écueils, une politique de développement viable passe par une remise à plat des pratiques commerciales nord-sud. On pourra l'évoquer plus en détail dans le débat, mais l’un des éléments de réponse se trouve dans la promotion du commerce équitable. Il constitue de façon assez évidente un soutien de la demande, puisqu’il repose sur un « prix garanti » qui s’affranchirait de l’offre et de la demande pour assurer du pouvoir d’achat, comme le font par exemple les salaires minimum au nord. Mais il est aussi et surtout une politique de l’offre : l’accès aux marchés n’est plus conditionné par le prix, mais par l'obtention d'une certification des modes de production. Ce label est fortement incitateur à l'organisation et au regroupement des producteurs, ainsi qu'à la structuration et à la standardisation d'une production qui doit pouvoir être commercialisée à grande échelle.
Le commerce équitable doit donc être conçu comme "le doigt dans l'engrenage" de la rationnalité économique, et il n'est d'ailleurs pas anodin que les produits certifiés soient de plus en plus élaborés. Dans ce cadre, je ne partage pas les critiques émises par une association comme artisans du monde contre la commercialisation sous marque-distributeur de produits labelisés par Max Havelaar. Je crois que le succès durable de cette démarche ne doit pas reposer sur une niche humanitaire, mais sur l'intégration de ces pratiques commerciales dans des filières fondées sur l'intérêt des acteurs. "Ma" sociale-démocratie est donc également, comme je le dis parfois, un alter-mondialisme pragmatique.
Ainsi se conclut donc mon squat chez l'ami Versac que je ne remercierai jamais assez pour son invitation. Merci aussi à vous d'avoir patiemment enduré ma présence. J'espère que les quelques débats - animés mais c'était aussi un peu le but - que nous avons eu ici vous auront donné envie de fréquenter de temps en temps "Et Maintenant ?" et d'en lire les articles imprimés dans le métro. dans tous les cas, à très bientôt ici dans mon rôle habituel de commentateur.
[Fred, de "Et Maintenant ?"]

Je suis d'accord avec vous sur la nécessité de développer le commerce équitable. Le seul problème c'est qu'en achetant des produits max havelaar, rien ne me garantit que c'est effectivement le cas.
Il me semble qu'une organisation qui s'autoattribue un label éthiquement valorisant sans contrôle extérieur risque de déraper, sans que personne ne s'en apperçoive.
Il me semble aussi que faire venir des kiwis de Nvlle Zélande par avion (ex. totalement imaginaire) pose écologiquement plus de problèmes que d'acheter des pommes, produit local. D'autant que la culture du kiwi se ferait au détriment de la culture vivrière.
Alors commerce équitable, oui, mais il me semble qu'il y a encore des choses à préciser.
Rédigé par : Tagada | 16 octobre 2006 à 18:05
Max Havelaar ne commercialise rien. C'est une ONG qui labellise les produits (de leur fabrication à leur distribution) correspondant à leur cahier des charges.
Plus d'infos sur leur site : www.maxhavelaarfrance.org
Rédigé par : Fred de "et maintenant ?" | 16 octobre 2006 à 18:35
Max Havelaar ne commercialise rien. C'est une ONG qui labellise les produits (de leur fabrication à leur distribution) correspondant à leur cahier des charges.
Plus d'infos sur leur site : www.maxhavelaarfrance.org
Rédigé par : Fred de "et maintenant ?" | 16 octobre 2006 à 18:35
"Le commerce équitable doit donc être conçu comme "le doigt dans l'engrenage" de la rationalité économique"
J'apprécie cette phrase - qu'Artisans du Monde ne contredirait d'ailleurs pas. La logique d'AdM n'est pas celle d'une "niche" mais celle du plaidoyer, à travers des exemples concrets, pour un commerce international (globalement) équitable. C'est pourquoi ils s'inquiètent parfois de la banalisation du commerce équitable en rayons, comme une sorte de cerise sur un caddie globalement inéquitable.
Point de vue personnel : les arguments d'AdM sur le caractère inéquitable du commerce mondial ne m'avaient que partiellement convaincu ; la lecture de Stiglitz en revanche ...
Rédigé par : FrédéricLN | 17 octobre 2006 à 09:23
Attention, je ne critique en aucun cas la démarche d'AdM. C'est une association qui fait un excellent boulot, qui va au-delà de la distribution (elle s'incrit d'abord dans une démarche d'information et de sensibilisation, ou comme tu le dis, de "plaidoyer").
Je suis plus réservé sur leur critique de la grande distrib. En gros, les responsables que j'ai recontré sur Lyon disent "il n'est pas normal qu'ils se fassent du pognon sur le dos du commerce équitable, tandis que nous sommes des bénévoles". Mais je suis tout aussi réservé sur les pratiques d'un distributeur comme Auchan qui ouvre des rayons dédiés au commerce équitable, où je croise deux pelés lorsque j'achète mes biscuits, mon riz, mon jus de goyave ou mes bananes. Cela relève d'une même stratégie de "niche" où le marketing humanitaire devient un argument de vente.
Je pense au contraire que le commerce équitable doit être banalisé parce qu'il doit devenir la norme des échanges Nord-Sud. Sa viabilité ne peut être assurée par l'exploitation des bons sentiments ou de la mauvaise conscience du consommateur. C'est pourquoi il doit correspondre à une logique économique, qui satisfasse nos besoins de consommateurs et permette à des entrepreneurs d'en vivre. Je me réjouis de voir les initiatives privées fleurir dans le textile, le mobilier, les voyages, la restauration... Dès lors qu'eux-mêmes respectent les normes équitables (notamment dans les délais de paiement), je ne vois pas ce qu'il y a là de condamnable.
Rédigé par : Fred de "et maintenant ?" | 17 octobre 2006 à 10:44
Moi non plus !
Il y a eu à l'intérieur d'AdM pas mal de débat là-dessus (certains favorables à la grande distribution, d'autres inquiets d'une "récupération" qui masquerait le côté militant, plaidoyer, du commerce équitable).
Le problème, s'il y en a un, est précisément du côté de la faiblesse des "normes équitables". Pour le peu que je connais de l'Afrique, vu de là-bas, un acheteur "équitable" est un acheteur comme un autre, éventuellement plus sympathique ; en tout cas, il n'y a pas de filière "équitable" qui se reconnaîtrait par une organisation particulière de la production ou une structure financière particulière (alors que l'acheteur européen imagine volontiers des coopératives égalitaires type kibboutzim).
Ce qui peut être considéré comme plutôt une déception, ou plutôt une bonne chose.
Rédigé par : frédéricLN | 17 octobre 2006 à 16:24
Billet sans argument, tout comme le sera donc mon commentaire
Rédigé par : Bof | 17 octobre 2006 à 21:47
J'enchaîne sur l'allusion à l'Afrique dans le dernier commentaire. Je suis acheteur régulier de produits labellisée équitables et trouve surtout des produits sud-américains, puis d'Asie de l'est, et très peu d'Afrique --du cacao ghanéen essentiellement. Je n'achète pas de café. Si ce fait est autre chose qu'une impression (??), il y a là un point faible du commerce labellisé. L'Afrique est sans doute le continent qui cumule le plus de difficultés dans le commerce mondial. D'où vient sa sous-représentation dans les produits labellisés, si elle est avérée ?
Rédigé par : Charles | 18 octobre 2006 à 17:56