Dans le concert des réactions à la proposition de "jurys populaires" de Ségolène Royal, les plus caricaturales sont bien celles des élus qui n'ont toujours pas compris que la démocratie n'est pas du féodalisme organisé, où le vote est juste un passage par lequel il faut bien passer de temps en temps pour disposer du pouvoir.
Il en va ainsi de Jacques Pélissard, cité dans le rebond du jour de Jacques Testard, qui s'indigne du principe de la surveillance et du jugement du travail des élus, qui s'exprimerait autrement que dans le vote :
«Nous ne sommes pas des délinquants potentiels»
«Il faut préserver le rapport de confiance entre les citoyens et les élus. Et le jury citoyen polluerait ce rapport de confiance»
Je crains que M. Pélissard n'ait d'une part pas compris la proposition de S. Royal (il n'est pas le seul, et on se demande si elle même sait de quoi elle parle), et surtout, s'illusionne grandement sur le rapport qu'entretiennent avec lui ses électeurs. Croire, en effet, que l'élection suppose la confiance, que celle-ci est installée, et qu'une institutionnalisation de la fonction de surveillance, d'empêchement ou de jugement (pour reprendre les fonctions de Rosanvallon) serait un moyen de miner la confiance est un signe de la grande illusion qui habite beaucoup d'élus.
Ce que ne comprend pas M. Pélissard, c'est que la confiance n'est pas. Et c'est tant mieux. Donenr mon vote, ce n'est pas accorder la confiance de manière définitive pendant cinq ans. La défiance est nécessaire, la surveillance importante, et un des grands problèmes de notre démocratie est justement que le vote n'apparait plus aux citoyens comme un bon moyen de sanctionner (puisqu'une même population d'élus, malgré tout, continue à nous diriger, que, après leurs échecs, nos politiques professionnels continuent à diriger). Le vote obligé d'élus qui ne se renouvellent pas et s'en réfèrent essentiellement à la légitimité que leur confèrent des partis vieillissants, voilà qui renforce la défiance.
Je n'excuse pas pour autant Ségolène Royal, qui a été bien indélicate, en balançant son mot-valise, un peu populiste, de jurys de citoyens, sans bien en préciser le contexte, l'enjeu, l'objectif.
Elle s'est reprise depuis, dans un dialogue proprement surréaliste face à JP Elkabbach, en abandonnant le terme (et l'idée ?), et en arguant du fait que tout ça existe déjà (en fait ,ce sont les conseils de quartier, qu'elle veut ?). Elle a réussi à s'incriminer elle-même, en insistant sur le fait que le mot jury a été mal compris. Elle passe donc aux termes d'observatoire ou de panel.
Or, tout ça (jury, panel, observatoire) est différent. Ségolène Royal devrait, après avoir ouvert ce débat, plutôt que de sortir une posture de victime des vieux barons conservateurs, entretenir le débat sur la manière d'organiser la "démocratie participative", qu'elle appelle de ses voeux.
Souhaite-t-elle ouvrir de nouvelles voies de consultation pour les élus, ce que sont les panels (ce qui existe déjà, effectivement) ? Souhaite-t-elle institutionnaliser la fonction de jugement populaire, par des jurys autonomes qui ont une capacité d'empêchement du pouvoir ? Parle-t-elle du niveau local ou national, de l'exécutif régional ou du législatif ? Ou bien souhaite-t-elle juste conforter son image de soutien du peuple face aux méchants nantis qui n'écoutent pas ?
C'est tout le problème de l'approche de Ségolène Royal, encore et encore : elle capte des attentes, des besoins, des frustrations, mais, une fois qu'il s'agit de les porter, c'est l'improvisation et la stratégie du jet du brouillon en pature aux media. On a déjà eu le cas avec l'adhésion obligatoire aux syndicats, on l'a avec les jurys citoyens, les exemples sont innombrables.
Pour croire que Ségolène Royal puisse effectivement changer les choses, il faudrait qu'on se mette à imaginer qu'elle va tenir une conviction, qu'elle va penser et peser les choses avant de les lancer dans le débat, qu'elle va apprendre à manier les mots avant de déclencher tollés et révoltes, qu'elle va devenir présidente. Aujourd'hui, elle est candidate, rien de plus.
PS : La démocratie participative, c'est un beau concept, qui ravit ceux qui ne se font pas au fait que la politique se fasse dans la concurrence et le conflit, dans l'opposition de pouvoirs, d'instances de contrôle indépendantes. La vérité des consultations et des conférences de consensus locales est souvent bien différente : ce n'est pas la panacée, c'est souvent manipulé, partiel, merdique, pour tout dire. J'ai participé deux ans à un conseil de quartier, et n'ai jamais vu une fois la chose servir à quelque chose, effectivement. En France, l'urgence me semble être dans l'avènement de contre-pouvoirs indépendants et forts, d'autorités d'évaluation qui servent à quelque chose et soient suivies, (mais aussi de fondations et de think tanks, par exemple, effectivement autonomes), plus que dans le fait de lancer des comités trucs ou choses permanents et institutionnalisés. Le jury de citoyens, c'est un luxe pour scandinaves qui ont une démocratie qui fonctionne.

Les commentaires récents