Jan Pronk et Khartoum : quand le diplomate devient blogueur
Jan Pronk est un bonhomme un peu à part. Parole libre au sein de l'ONU, règne du politiquement correct et de la mesure diplomatique de la parole. Cette parole libre, l'homme qui a contribué plus que quiconque à maintenir le sujet du Darfour à l'agenda international l'a exprimée dans un blog.
Imaginez. Un haut fonctionnaire onusien, immergé au coeur d'une crise majeure, sur laquelle chaque Etat utilise des pincettes très très fines pour qualifier et négocier, et surtout, peu intervenir, qui tient un blog. L'équivalent français de la chose (le blog d'un diplomate du quai) donnerait sans doute un condensé magnifique de langue de bois, version diplomatique, où l'on ne comprendrait rien de bon, et où chaque terme serait telement pesé qu'il en deviendrait plus que léger.
Ce n'est pas le cas. Le blog de Jan Pronk est devenu, à coté des media et de multiples sites d'information, un endroit où comprendre vraiment ce qui se passe au Darfour. L'envoyé de l'ONU y raconte sans chichis et blablas la réalité de son action, avec des termes clairs et audibles par tous. Une communication directe (certes pas interactive, sans commentaires ni RSS) à destination de qui s'intéresse à la question, en des termes qui ne font pas dans la flatterie ou la connivence.
Un exercice de reporting, en somme, non pas pour ses supérieurs (Jan Pronk a déjà commis des rapports sur la situation au Darfour qui forcent le respect et ont obligé le consei lde sécurité à ouvrir les yeux), mais à destination de la populaiton qu'il estime nécessaire de toucher, et celle de qui il tire, in fine, la légitimité de son mandat : l'opinion publique internationale. Vous, moi.
Ce rêve était surtout un cauchemar pour d'autres. Pour le gouvernement soudanais, qui refuse la mise en place d'une force internationale pour garantir la paix, pourtant décidée en conseil de sécurité, ne voyait pas d'un bon oeil que ce diplomate se permette ainsi de s'adresser directement au monde entier, dans un style aussi simple et direct.
Pour le secrétaire général de l'ONU, aussi, qui n'a pas l'habitude de la parole libre d'individus en son sein, et qui doivent s'effacer devant les turpitudes de la diplomatie mondiale. Les rapports durs au conseil de sécurité, soit. Le blog, quand même !
Pour le citoyen, le blogueur, le journaliste, l'internaute qui souhaite s'informer librement, en revanche, cette parole là est inestimable.
L'ONU est donc face à un dilemme, dans cette histoire. Céder à la demande d'explusion de Khartoum serait un aveu de faiblesse, là ou l'organisation internationale n'arrive même pas à imposer l'entrée des casques bleus. En même temps, soutenir son envoyé serait en quelque sorte légitimer la parole individuelle.
Ce cas me semble assez nouveau, et révélateur d'un phénomène. Cela fait u ncertain temps que de grandes entreprises ont appris à composer avec la parole libre de leurs employés. Certaines vont dans le sens de la tentation (illusoire) du contrôle, d'autres établissent une politique claire pour expliquer ce qui peut être dit ou pas sur un blog personnel. Jan Pronk pourrait être une juridsprudence en la matière.
Evidemment, on peut arguer du fait que le rôle de l'envoyé spécial du secrétaire général sur place n'est certainement pas de tancer une des parties à la négociation, que la diplomatie, justement, est une de ces missions où l'on ne peut effectivement pas bloguer, apporter de la transparence et de la vérité, compte tenu de la complexité des négociations.
C'est peut-être vrai pour un diplomate qui est en train de négocier un accord international sur le commerce de la banane. Ce ne l'est pas forcément pour un Pronk qui tente de faire appliquer une décision internationale sur un terrain difficile. Surtout quand ledit Pronk est fortement critiqué, souvent à l'excès, comme un symbole de l'inefficacité de l'ONU, par les plus virulents des militants pro-Darfour (j'aurais quand même du mal à me prononcer sur ce sujet).
En attendant, ce qu'il dit et ce qu'il fait sur place est majeur, nécessaire. Le remplacer amènerait certainement encore du temps en plus pour Khartoum, et nous priverait d'une personne qui a déjà beaucoup fait et qui connait bien la région. Nous avons besoin de son énergie et de son engagement pour que Khartoum accepte une solution au Darfour, solution qui passe par l'acceptation urgente d'une force d'interposition.
Céder, c'est encore une fois montrer que l'Etat qui organise le massacre de son peuple est puissante, tandis que l'envoyé de l'ONU, quand il parle de faits avérés, l'est moins. Céder, c'est montrer que la parole libre (et pourtant mesurée) d'un fonctionnaire onusien est moins importante que le désir d'un gouvernement extrème de la faire taire.
Il faut soutenir Jan Pronk.
PS : début de discussion chez Daniel Drezner, dans des termes assez proches.




C'est trop tard pour lui...
Tu as raté la nouvelle tombée dans Libération!
Jan Pronk a été expulsé hier!
Jan Pronk a quitté le Soudan hier. L'envoyé spécial des Nations unies au Soudan a été rappelé à New York pour consultations. Une manière pour l'ONU d'éviter un clash ouvert avec Khartoum, qui a décrété dimanche l'expulsion dans les soixante-douze heures de Pronk. Les autorités soudanaises reprochent au diplomate néerlandais des commentaires sur son blog personnel (1), en date du 14 octobre, dans lesquels il révélait les récentes défaites de l'armée soudanaise au Darfour, notamment à Oum Sidir, dans le Nord-Darfour, et à Kerakaya, près de la frontière tchadienne.
http://www.liberation.fr/actualite/monde/212597.FR.php
Rédigé par: abadinte | 24 octobre 2006 at 19:25
abadinte : pas de position officielle. Pronk a été rappelé pour consultation. Rien n'indique que sa mission est terminée.
Rédigé par: versac | 24 octobre 2006 at 19:30
Sur le Sudan, juste paru dans le NYTimes:
http://www.nytimes.com/2006/10/24/world/africa/24sudan.html?hp&ex=1161748800&en=e924a533c2ed7ba7&ei=5094&partner=homepage
Rédigé par: Tiphaine r- | 24 octobre 2006 at 20:40
Versac :
> "Nous avons besoin de son énergie et de son engagement pour que Khartoum accepte une solution au Darfour, solution qui passe par l'acceptation urgente d'une force d'interposition."
Il faut regarder la Real-politik à l'oeuvre et ne pas se bercer d'illusion. Ainsi, on peut acquérir la quasi certitude qu'il est impossible d'imposer quoi que ce soit à Khartoum aujourd'hui. Je sais, c'est affreux.
Mais Khartoum bénéficie aujourd'hui d'un allié de poids : la Chine.
Le Soudan est l'un des pays africains qui connait aujourd'hui sa plus forte croissance économique, et ce grace à... la Chine !
Un article dans le Herald Tribune ce matin le montre très bien :
"Far away from Darfur's agony, Khartoum is booming"
Extrait :
"the country's gross domestic product grew 8 percent in 2005, according to the International Monetary Fund, and is predicted to increase by 12 percent this year, largely because Sudan has substantially increased its crude oil production to 512,000 barrels a day."
http://www.iht.com/articles/2006/10/23/africa/web.1024sudan.php
Rédigé par: Jules | 24 octobre 2006 at 20:44
J'avoue avoir découvert le Blog de Jan Pronk seulement recemment, à la faveur des dernières polémiques. J'aurais aimé le lire plus tôt... En tout cas j'ai dévoré son blog/journal, c'est absolument passionant; Voila une parole et une source d'information infiniment plus précieuse et directe que les médias habituels. Sur le Darfour, ou sur les crises africains en général, 6 mois de retard sur l'info est une bonne moyenne.
Que cela ne plaise pas, c'est évident. Mais c'est absolument novateur. Une diplomatie onusienne ou étatique qui fonctionnerait sur ce modèle serait-elle moins efficace ? je me le demande.
Rédigé par: Matthieu | 25 octobre 2006 at 05:34
Jules : je ne suis pas gouvernant, ni angélique. La real politik n'est pas mon sujet. Surtout, ce qui se passe au Darfour ne peut pas être toléré, même avec la vision la plus crue de realpolitik.
La réalité des enjeux locaux (pétrole, zone d'influence de la Chine, dictature militaire et islamique) ne fait pas pencher la balance en faveur d'une résolution du conflit. Pour autant, je ne vois pas en quoi on devrait ne pas s'en indigner et continuer d'espérer que cette realpolitik soit dépassée. Sauf à ce que le sort de plus de deux millions de personnes déplacées et de 10.000 morts par mois soit un sujet qui ne le justifie pas.
Rédigé par: versac | 25 octobre 2006 at 09:54
Un blog version Quai?
Ben ça donne ça:
http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/ministere_817/les-ministres_818/catherine-colonna_821/les-carnets-route_14850/les-carnets-route_39204.html
;-)
A.
Rédigé par: Adrienhb | 25 octobre 2006 at 12:13
Flûte le lien est coupé...
Il faut aller sur les pages de Colona et afficher ses carnets de route.
A.
Rédigé par: Adrienhb | 25 octobre 2006 at 12:14
Sur le Soudan et la situation à Khartoum c'est ici:
http://www.5-yearslater.com/index.php/2006/10/24/337-le-boom-economique-a-khartoum
Rédigé par: Major tom poétise | 25 octobre 2006 at 18:42