C’est avec grand plaisir et un peu d’appréhension – serais-je à la hauteur ? - que je vais tenter de faire une série de quelques billets sur le bloc-note influent de Versac. Premier thème proposé, celui des relations entre économistes et hommes politiques. Ces relations ne sont jamais simples et se traduisent souvent par de la frustration de la part des premiers et de l’incompréhension de la part des seconds, quand ce n’est pas de l’indifférence.
Ce fut encore le cas dans cette campagne, et tout le paradoxe est que pourtant les économistes ont été très présents, comme le notait par exemple Bernard Girard. On a pu ainsi recenser diverses stratégies de présence des économistes. Au niveau collectif, il y a eu cet appel assez solennel de 27 économistes à soutenir Ségolène Royal, dont Daniel Cohen, Philippe Aghion, Philippe Askenazy, Thomas Piketty, suivi de l’appel plus tardif à voter Sarkozy par des personnalités comme Bernard Salanié, David Thesmar ou Pierre-André Chiappori. A titre personnel, Olivier Blanchard a pris parti assez tôt en faveur de Nicolas Sarkozy, dans un appel qui a constitué une certaine surprise dans la profession. Certains économistes ont pris le parti de ne pas soutenir de candidat, tout en répondant de façon républicaine aux sollicitations sur tel ou tel aspect de leurs programmes. C’est par exemple la doctrine de Jean-Paul Fitoussi qui s’est appliquée à l’OFCE. Enfin, certains ont choisi de ne pas prendre position officielle, mais on laissé transparaître assez vite leurs préférences, je pense à Charles Wyplosz qui me semblait pencher plutôt en faveur de Nicolas Sarkozy, ou à l’inverse à ma propre position: malgré une adhésion claire à certains aspects du programme de l’UMP sur la réforme de l’université et de la réforme de l’Etat, je craignais que les mauvaises mesures ne soient plus coûteuses que ce qui avait été estimé – et je ne crois pas m’être trompé sur ce point – et que le caractère volontairement provocateur de certaines positions vis-à-vis des syndicats ne soient contre-productives – et sur ce point, il est encore difficile de se prononcer.
Mais la grande surprise de ces premières semaines, pour les économistes, a été de constater que les réformes courageuses de structure et de l’offre qui les avaient séduits (en vrac, service minimum en cas de grève, retraites, code du travail, représentativité des syndicats, flexibilisation du marché du logement locatif, réorganisation non-cosmétique de l’Etat) ont été mises en veilleuse au profit de politiques jouant sur la demande de biens et services.
En particulier, la défiscalisation des intérêts d’emprunt, qui relance la demande de crédit et donc de logement, la défiscalisation des heures supplémentaires et la baisse des droits de succession sont autant d’éléments d’un choc fiscal, donc essentiellement de demande, même si par certains aspects elles peuvent stimuler l’offre de travail. Aucune de ces mesures n’étaient celles qu’avançaient les supporters économistes de Nicolas Sarkozy, et aucune n’est particulièrement courageuse, puisqu’elles sont autant de cadeaux faits avec le budget de l’Etat. Et, de fait, leur mise en place a été critiquée y compris par certains des moins hostiles au candidat de l’UMP, je pense notamment à Olivier Blanchard, à Charles Wyplosz ou encore à Pierre Cahuc. Comme le notait avec humour Olivier Bouba-Olga, on cherche en ce moment des économistes s’exprimant favorablement en faveur de ces mesures.
Ce qui m’amène à ma première conclusion: après une victoire nette, le pouvoir politique fait totalement la sourde oreille aux recommandations des experts, comme d’ailleurs en juin 1981. L’argumentation politique cette fois-ci est que le « choc fiscal » va marquer les esprits et faire passer l’économie sur un sentier de croissance vertueuse en restaurant la confiance. La surdité aux contre-arguments a été illustrée par le discours du Havre du Président : toutes les critiques (au passage, y compris celles venant des syndicats) étaient disqualifiées d’entrée comme étant de la pensée unique.
La seconde conclusion, plus légère, est qu’en effet, la position consistant à ne pas avoir soutenu de candidat pendant la campagne est aujourd’hui la plus confortable. Ceux-là ne peuvent pas être pris à parti par leurs collègues qui les interpellent : « Tu t’attendais à çà, toi qui a soutenu NS ? » ? Il existe aussi un second best, celui qui consistait à soutenir un candidat deuxième ou troisième dans les sondages, et de pouvoir dire maintenant: « Tu t’attendais à ça, toi qui a soutenu NS ? » Enfin, il y a la solution la plus difficile aujourd’hui, celle consistant à soutenir le candidat victorieux en disant : « Il remet les réformes les plus structurelles (comprendre, difficiles et courageuses) à après les élections, et la stimulation fiscale actuelle n’a d’autre but que de relancer l’activité pour faciliter la réforme du marché du travail. »
Pour être franc, je pense que c’est en effet la stratégie qui se jouera dans les semaines à venir. Le gouvernement y aura laissé quelques milliards d’euros de marges de manœuvre, mais aura gagné en crédibilité par rapport à ses promesses, et pourra plaider ensuite qu’il faut maintenant impérativement faire des économies et des réformes douloureuses puisque Bruxelles empêchera le déficit de filer un peu plus. Cela ne se fera pas sans mal, mais cela peut fonctionner.
Etienne Wasmer (blog) est économiste, professeur à Sciences-Po Paris

Etienne (vous permettez que je vous appelle Etienne ?), j'admire votre inébranlable optimisme, qu'hélas je ne partage point.
Une autre lecture pourrait amener à penser que les mesures les plus démagogiques, celles dont les effets négatifs (notamment la dette) sont plus lointains et celles les moins susceptibles de fédérer des oppositions dures soient prises avant les élections législatives. Après celles-ci, l'obtention d'une large majorité parlementaire donnera l'impression, l'hubris aidant, que l'on peut passe en force.
Ce qui m'inquiète, c'est que les marges de manoeuvre financières nécessaires pour pouvoir négocier les réformes radicales annoncées ne seront plus disponibles, ayant été utilisées pour récompenser une clientèle électorale fidèle...
Rédigé par : Melanchthon | 09 juin 2007 à 11:59
Je suis surpris, alors qu'une campagne électorale importante n'est pas terminée que vous tiriez des conclusions aussi définitives. Un peu de politique dans le raisonnement économique me semblerait bien venu.
Rédigé par : Gerard | 09 juin 2007 à 12:56
On saura tout de même rapidement si les promesses de réformes comme le service minimum n'étaient que du vent. Le service minimum a été annoncé comme effectif au début de l'année prochaine. C'est un peu ce que faisait Chirac. Donc si au début de l'année prochaine, il y a un véritable service minimum, on peut se dire qu'il y a des chances pour qu'une partie du reste se fasse.
Il y a aussi d'autres mesures qui ont été annoncées comme 'rapides', mais je doute qu'elles soient prêtes d'ici la fin de l'année (code du travail, représentativité des syndicats, etc.).
Rédigé par : Proteos | 09 juin 2007 à 12:58
Etienne,
Tout expert que vous semblez être, je suis étonné que vous ne preniez pas en compte un paramètre majeur du problème : les élections ne sont pas terminées (comme le souligne Gérard dans le commentaire au-dessus).
Je suis étonné que vous ne preniez tout simplement pas en compte cet aspect du réel.
Vous dîtes : "Les réformes courageuses de structure et de l’offre qui les avaient séduits (en vrac, service minimum en cas de grève, retraites, code du travail, représentativité des syndicats, flexibilisation du marché du logement locatif, réorganisation non-cosmétique de l’Etat) ont été mises en veilleuse au profit de politiques jouant sur la demande de biens et services."
Croyez vous sérieusement deux minutes qu'un Président qui entend effectuer les réformes structurelles les plus osées en France depuis ces 30 dernières années, va se tirer une balle dans le pied dès les premières semaines de gouvernement en commençant avec les réformes qui provoqueront le plus de troubles, de mécontentement, et de conflits ?
Il faut descendre de sa tour d'ivoire et se confronter au réel : à la stratégie politique. Même si l'on pense que la stratégie n'est pas chose noble car seules les idées comptent, il faut quand même se confronter à la réalité.
La réalité c'est que ce gouvernement a promis de réformer en profondeur ce qui n'a a jamais été fait en France ces dernières années. La réalité est qu'il a besoin d'une très forte légitimité populaire, assez forte pour peser dans la balance contre la rue quand les conflits - à coup sûr - viendront.
D'où, donc, un gouvernement qui expose ses ministres au suffrage électoral. D'où ce que la gauche appelle "des cadeaux" fiscaux, etc, juste avant les législatives.
C'est avant tout affaire de stratégie politique, à un moment où la principale ressource pour gagner contre la rue et les forces du conservatisme social sera la légitimité politique et démocratique.
L'absence de forte légitimité démocratique est ce qui a notamment contribué aux blocages et à l'immobilisme depuis 2002 5pour ne pas remonter plus en arrière). Le pouvoir a constamment cédé face à la rue car il était manquait de légitimité. Que valait un de Villepin / Raffarin face à la rue quand Chirac et ses gouvernements s'étaient pris successivement des raclées aux diverses élections et au référendum ?
Attendez donc au moins 6 ou 8 mois avant de jeter des jugements aussi définitifs. Laisser le temps à une stratégie de se dérouler. A une pensée de se mettre totalement en action. Nous ne sommes certainement qu'au début. Il ne faut pas juger prématurément des résultats - autrement, cela ressemble plus à un travail d'idéologue, d'éditorialiste, plus que de chercheur, d'expert, d'analyste.
Bien à vous,
Rédigé par : Jules | 09 juin 2007 à 14:13
" [Sarkozy] pourra plaider ensuite qu’il faut maintenant impérativement faire des économies et des réformes douloureuses puisque Bruxelles empêchera le déficit de filer un peu plus. "
C'est d'ailleurs le fondement de cette politique : mettre les caisses dans le rouge pour invoquer la nécessaire réforme.
Mais dit comme cela, on parle de procès d'intention, de diabolisation même...
Faudra t'il attendre que les caisses soient vraiment vides pour gesticuler et affirmer que cela faisait partie d'un plan ?
L'idéologie de la droite décomplexée porte pourtant ce mouvement : privatisation des retraites, de la sécu et du chômage en faveur d'assurances individuelles face à ces risques de la vie (par définition précaire, selon le MEDEF).
Assurances qu'il faudra payer avec les hausses de salaires obtenues par les heures sups, ce qui conduit donc à diminuer encore le revenu net. Le transfert du salaire indirect vers le salaire direct n'a pas d'autre objectif.
Quand donc ouvriront-ils les yeux ?
Rédigé par : YR | 09 juin 2007 à 14:16
Peut-être faut-il dire les choses plus simplement : la demande, ce sont des électeurs. Les politiques préférant ce qui peut séduire l'opinion penchent naturellement vers les mesures économiques qui vont dans ce sens.
Rédigé par : Bernard Girard | 09 juin 2007 à 14:20
"La réalité c'est que ce gouvernement a promis de réformer en profondeur ce qui n'a a jamais été fait en France ces dernières années."
Si, promettre de réformer en profondeur a été déjà fait, c'est de le faire qui serait nouveau.
Le service minimum est une réforme qui ne sera pas coûteuse en matière de budget, à ce titre, elle n'entre pas dans les réformes où l'on va pouvoir juger de l'équilibre budgetaire et de la faisabilité du programme.
En outre, on voit clairement, comme le dit Bernard, que les quelques réformes sorties jusqu'à maintenant ne sont là que pour séduire à nouveau l'électeur. Une fois de plus, dans un second temps, on va invoquer l'épouvantail de Bruxelles pour faire passer les mauvaises pilules. Mais bien sûr, cela ne se fera qu'une fois le "mini-traité" ratifié.
Donc nous sommes certes en présence d'une stratégie politique, sauf qu'elle implique en partie de ne pas tenir toutes les promesses, faites en bien trop grand nombre du côté des dépenses, et ce dans le cadre d'une stratégie politique visant à remporter les élections.
A l'inverse, la hausse de la TVA n'était pas parmi les promesses, par contre elle aura bien lieu. Il est évident que les promesses du candidat n'étaient pas équilibrées budgétairement parlant, c'est stratégique, certes, mais c'est également vrai.
Rédigé par : Eco no myth | 09 juin 2007 à 17:19
On va revivre un scénario style 81-83... sauf qu'à l'époque la gauche avait comme excuse d'arriver au pouvoir pour la 1ère fois sous la Vème République....
La droite n'aura même pas cet argument...
Rédigé par : pas perdus | 09 juin 2007 à 23:22
L'ennui est-il l'ennemi du bien ? oui probablement. Qu'est-ce que c'est chiant !
Rédigé par : politoblog | 10 juin 2007 à 01:39
Il n'est pas sûr que le rôle des économistes soit de "soutenir" tel ou tel candidat. Que Jean-Paul Fitoussi ait réussi à convaincre (imposer à ?) ses collègues de l'OFCE de ne pas appeler à voter pour un(e) candidat(e) est censé : le rôle de l'économiste, en tant qu'expert (pas toujours drôle, concédons-le à politoblog), est d'éclairer le politique sur telle ou telle question économique, en ayant si possible une approche d'équilibre général (la déduction des intérêts des emprunts en est un exemple : impact sur le marché du crédit immobilier, sur le marché immobilier, mais aussi sur l'épargne, le marché du travail, la transmission des patrimoines...). Un expert "sérieux" ne peut d'ailleurs pas être expert de tout, et il convient de se méfier des experts "tous azimuts". On ne saurait reprocher à un économiste d'être engagé en politique : mais il quitte son rôle d'expert, pour embrasser une vision plus large de son action. Après tout, on peut très bien concevoir qu'un économiste soit en total accord avec un(e) candidat(e) X sur son programme économique, mais choisisse de voter Y pour le contenu de son progamme relatif aux questions religieuses, sociales, de politique internationale, voire la couleur de sa cravate (de son foulard). Le vrai risque est d'être un expert tellement influent et d'être étiquetté, à son corps défendant, comme "soutien" de X ou Y : voir par exemple http://www.liberation.fr/actualite/politiques/253092.FR.php?rss=true.
Rédigé par : Gizmo | 10 juin 2007 à 14:52
On peut bien sûr espérer que Nicolas Sarkozy réalise demain certaines "grandes réformes bénéfiques". On doit tout de même acter le fait qu'il a pris hier des mesures qui ne le sont guère, qui sont très coûteuses, et qu'il faudra trouver cet argent ... aux dépens de l'économie et de la société.
Jugeons aux faits !
Rédigé par : FrédéricLN | 13 juin 2007 à 12:17
Il est amusant de noter que les 11 Md€ investis, essentiellement au profit des classes les plus aisées, représentent le double du cout du RMI (5,4 Md€) !!! A la différence du RMI, seule une faible partie de cette somme se repercutera sur la consommation, et une forte portion en hausse du prix de l'immobilier, génial, non ?
(voir post à ce sujet sur mon blog)
Rédigé par : ava | 13 juin 2007 à 22:19