Denis Olivennes ne cesse d'établir des comparaisons entre le "piratage" (la copie de fichiers) et le vol. Il me semble utile de poursuivre cette comparaison, pour démontrer l'inanité du propos, ou bien le coté inapproprié de la réponse actuelle, faite essentiellement de préservation du système existant, face à la révolution du numérique.
Imaginons, donc, que le même type de révolution que celle à laquelle la musique et le cinéma ont à faire face s'applique à des secteurs évoqués par Denis Olivennes. Mettons, par exemple, des baskets, puisqu'il fait encore une fois l'analogie.
Imaginons : une technologie apparait, un truc magique, qui permet à chacun de copier toute basket existante, et de l'avoir instantanément chez soi, pour son usage propre, sans en priver le propriétaire précédent. Que se passerait-il ?
Eh bien, il y a fort à parier, que, propriété intellectuelle ou pas, barrages ou pas, des millions de consommateurs se jetteraient sur ces baskets gratuites. Le marché mondial de la basket serait menacé. Les Nike, Adidas et Puma seraient effondrés, ils tenteraient sans doute de lutter contre le phénomène. Mais comment lutter, quand, par la magie d'un simple clic, chacun peut avoir chez lui sa paire de baskets préférée ?
Pour les industriels, c'est un défi. Une ruine prévisible. Des dizaines de milliers d'emplois, dans les magasins de distribution de chaussures, dans les usines, qui disparaissent, par simple disparition de la fonction, de la valeur ajoutée. Un peu comme quand la voiture a remplacé la charette, et que des tas de conducteurs de diligences se sont effrayés à l'idée que leur métier allait disparaitre. Des conducteurs de bus, de train, d'avion, les ont remplacés.
Aujourd'hui, on semble ne voir, dans les pouvoirs publics, que ce qui part. Pas ce qui arrive. ON ne comprend pas que, si les usines de baskets disparaissent, et qu'il faut accompagner cette immense mutation, le bénéfice d'avoir le monde entier potentiellement chaussé de baskets est immense, incroyable, fantastique.
Il est évidemment dur d'imaginer les conséquences totales de ce changement. Le fond de faible croyance dans le progrès, d'anti-positivisme actuel, n'aide pas. On a tendance, quand on se sent en danger, à se replier sur l'existant.
Mais imaginons encore un peu. La technologie, en même temps qu'elle permet la copie, favorise aussi un immense accès à la création. Partout, chacun peut imaginer des baskets, et les lancer sur le marché, les rendre accessibles aux autres. Des millions de designers arrivent, des baskets géniales émergent, des personnes s'organisent avec d'autres pour en faire un business, arrivant à en vivr en faisant reconnaitre leur talent, en développant d'autres sources de revenus que la simple vente de baskets (ils lancent des lignes de vêtements, organisent des événements sportifs, font des appels personnels à dons, ...). Certains designers deviennent de véritables phénomènes. Leurs baskets se vendent dans des magsains parce qu'on a la chance de pouvoir les rencontrer, ou parce qu'ils les ont signées de leurs mains. L'artisanat réapparait, on refait parallèlement des baskets à l'ancienne.
Bref, une révolution, intégrale, totale, d'une industrie.
Dans ce cadre, il est normal que les forces pré-existantes, qui ont établi un système pendant des années, se défendent. Des emplois sont en jeu, tout un pan de l'économie risque d'être profondément transformé, et certains éléments de la chaine de valeur vont, à coup sûr, disparaitre. C'est de bonne guerre que de tenter de maintenir le système. Mais, au fond, s'il suffit de presser un petit bouton pour avoir une paire de baskets neuves, tout le monde sait que c'est vain, qu'il va falloir en repasser, bon an mal an, par une réinvention totale.
Les pouvoirs publics, dans ce cadre, devraient penser plus à accompagner le nouveau systèmen, à faire en sorte que notre pays fasse émerger les nuveaux modèles économiques quin, à coup sûr, vont émerger de cet éclatement de la chaine de valeur, pour devenir leader. Ils devraient embrasser pleinement ce nouveau secteur. Ils devraient, par ailleurs, songer à la reconversion des producteurs et distributeurs de baskets dont le métier est menacé.
Et il y aurait encore une chose : toute la valeur non dépensée dans l'achat de ces baskets ne serait pas perdu. Il serait réalloué. Le monde entier serait riche de millions de baskets en plus. Cela ne serait pas rien. Et rien n'indique que les baskets seraient forcément, parce que l'ancien système, fait de pubs, de marketing et de sweatshops (pour simplifier grossièrement) a disparu, rien n'indique que les nouvelles baskets seraient mauvaises et nulles.
Voilà un bon exemple, finalement. Evidemment, la culture, ce n'est pas des baskets. Mais c'est Denis Olivennes qui fait ces comparaisons.
Voilà la révolution à laquelle est confronté le monde de la culture. La fin d'éléments devenus partiellement inutiles de la chaine de valeur, et qui doivent réinventer leur métier. Est-ce la mort de la culture ? Je n'y crois pas un instant. Est-ce la transformation radicale de la manière dont on a produit et distribué, pendant des années, la musique et le cinéma ? Oui. Faut-il pour autant ériger des digues de pacotille sous des prétextes fallacieux de droits que la pratique rend déplacés ou obsolètes ? Certainement pas.
Acceptons le fait que les baskets sont devenues gratuites et copiables, et ouvrons grand les vannes de la création, inventons les nouveaux modèles de création et de distribution, de partage.
Voilà qui serait un dessein, celui d'une nation qui aurait à nouveau foi dans son avenir.
-
[Comme le fait remarquer Markss en commentaires, ce billet est manifestement une réminiscence d'un ancien excellent billet d'Alexandre Delaigue sur Econoclaste9. Qu'il en soit remercié : ses lumières portent doucement leurs fruits.]

Je suis bien entnedu d'accord avec Versac. Il ne faut pas combattre le progrès mais l'accompagner. D'ailleurs, j'ai esquissé ce que pourrait devenir la distribution de musique dans quelques années.
http://abadinte.canalblog.com/archives/2007/11/16/6900414.html
Rédigé par : abadinte | 28 novembre 2007 à 13:16
@Sulimo :
« Les FAI (qui sont des distributeurs de contenu) »
Non. Les FAI ne sont pas des distributeurs de contenu. Ils fournissent juste une prestation technique pour se connecter au réseau des réseaux. À contrario un site comme Youtube est un distributeur de contenu.
Pour faire une analogie, c'est comme si vous considériez l'autoroute qui vous mène à votre FNAC/Megastore comme un distributeur de contenu.
Rédigé par : Bob | 28 novembre 2007 à 13:35
@Bob : sur les FAI je suis tout à fait d'accord. les FAI (et en règle générale les opérateurs) ne sont que des fournisseurs de tuyau qui essayent dans leur situation monopolistique/oligopolistique de prendre la place des vrais distributeurs de contenus en imposant (avec la complicité des grands groupes de distribution) leurs modes de fonctionnement. Il n'est d'ailleurs pas étonnant de les avoir retrouvés autour de la table des discussions de la mission Olivennes.
Rédigé par : Bruno | 28 novembre 2007 à 14:38
@ Bob et Bruno.
C'est subtil alors. Ce ne sont pas des fournisseurs de contenu mais ils prennent la place de fournisseurs de contenu ? Voilà qui donne du grain à moudre aux lassés de la quadrature du cercle.
Enfin je glose, sur le fond l'ambiguité est bien là, la transposition de nos mécanismes réels dans le cyber espace est bien délicate.
Tâchons d'approfondir, cette question conditionne celle des responsabilités. Les fournisseurs d'accès nous connectent à l'Internet, qui un réseau mondial. Le but ontologique d'un réseau informatique est l'échange, et le web est résolument tourné vers la publication de contenu multimédia (pas uniquement textuel donc, sons, images, vidéos). Comment ont-ils promu leur service ? Je veux dire : à quel(s) besoin(s) ont-ils répondu (ou ont-ils créés, c'est un autre débat) ?
Alors certes il y a le mail, l'IRC, et toutes les autres utilisations que l'on peut faire du Net.
Mais ils ont AUSSI promis du contenu. du contenu qui n'était pas du texte.
Alors je ne suis pas un noob, je sais très bien la différence (introduite dans la loi d'ailleurs) entre les FAI et les hébergeurs de contenu. Belle manière de dissoudre la responsabilité. Car vous oubliez de préciser que dans le cas du PtoP il n'y PAS d'hébergeur, les fichiers sont sur les DD des gens connectés au net par ... l'opération du Saint Esprit bien sûr, Amen.
Je n'épiloguerai pas (non non) sur l'épineuse question de savoir si ce système de partage décentralisé qu'est le PtoP a été conçu ou pas avec l'idée derrière la tête qu'il serait justement possible d'échanger des fichiers protégés par la PI "sans risque". Informatiquement parlant, ce mécanisme d'échange est une invention superbe, qui vise à éviter l'engorgement des serveurs et de certaines branches du réseau. Maintenant que cela existe et que l'on en fait une utilisation illégale à grande échelle, on fait quoi ?
Les FAI, eux, le savent : ils font de l'argent, beaucoup d'argent, et cet argent ne va pas à ceux qui fabriquent le contenu.
Qu'ils ne soient pas eux-mêmes développeurs des systèmes de PtoP n'occulte en rien une complicité passive (la belle aubaine, ya des benets pour prendre les coups à notre place, nous on va pouvoir jouer les innocents et qui plus est les innocents les poches pleines).
Aujourd'hui le problème est de plus en plus complexe : les FAI sont des acteurs en téléphonie, en télévision, donc leur raison d'être a dépassé ce seul enjeu du PtoP.
En attendant cela reste une motivation très forte pour de nombreuses personnes que je connais ("pour 30 euros par mois tu as tout en illimité, même la musique et les films, les jeux vidéos" ben tient on l'a jamais entendu celle la).
Il est savoureux de les entendre expliquer qu'ils ne peuvent techniquement rien faire pour empêcher le PtoP (forcément un FAI qui le ferait perdrait instantanément ses parts de marché au profit des petits "coupaings" ne le faisant pas).
Pour finir, à tous les chantres de la liberté tout nu dans la nature ya trop de lois ca brime ca me blesse mon petit coeur, je vous rappelle que la société c'est la loi. Si il n'y a plus de loi, je te pète ta gueule, je te pique ton MP3 et j'écoute la musique qui est dedans en restant impune (comme dirait... il se reconnaîtra).
Rédigé par : Sulimo | 28 novembre 2007 à 16:09
Il y a une forme d'escriquerie intellectuelle à présenter, comme c'est fait depuis plusieures années en france, la distribution numérique illégale comme la ruine des artistes. La licence globale était un moyen efficace de rémunérer correctement les artistes (au moins à hauteur de ce qu'ils percoivent actuellement) dont le seul tort était de court-circuiter les maisons de disque, qui sont finalement les seules bénéficiaires d'un maintien du système actuel.
Le peer to peer n'a qu'une victime : les intermédiaires qui se sont sucrés sur le dos des musiciens depuis les années 80.
Pour revenir sur le propos de Mr lapolitiquepourlesnuls qui pense que "le P2P represente surtout le relativisme culturel: Diams cotoie Brel et les Stones. Le pire cotoie le meilleur, sans aucune hierarchisation", je dirai, quand même, que jusqu'à plus ample informer, c'est à l'écoute que l'on peut juger de la qualité d'un artiste, non, je hiérarchise tout seul comme un grand, moi, même quand tous les contenus me sont offerts. J'ai tort ? Je devrai attendre une étiquette "bon pour écoute" avant d'essayer un truc ?
Rédigé par : YannDos | 28 novembre 2007 à 16:16
Si Nicolas Sarkozy était un peu moins vieux jeu il aurait commandé un rapport Versac plutôt qu'un Rapport Olivennes.
Rédigé par : Joseph | 28 novembre 2007 à 17:31
Enore une vaste blague. COmme pour les voitures avant, qui pourra prouver juridiquement que c'était Monsieur X qui était derrière son ordinateur quand il y a eu téléchargement, surtout quand X a donné son accès libre.
COmment ça fonctionnera avec les wifis libres d'accès ? Ou les systèmes de proxies ? Durant la guerre en Yougoslavie, les serbes qui voulaient communiquer avec l'extérieur sans que les autorités sachent où ils surfaient utilisaient dses proxies, il suffira de faire la même chose avec des proxies fonctionnant sur les ports utilisés
ou alors acheter de la musique à 1 f 6 sous sur le remplacant d'allofmp3 le superbe et pas cher http://www.mp3sparks.com/
Rédigé par : Tubbydev | 28 novembre 2007 à 18:35
@ sulimo
seriez vous un des seuls sages ,sur ce fil ? Les FAI, c'est vous qui les mettez en avant, et je n'aurai qu'un mot : enfin !
Pour une fois, on est dans le sujet... c'est chez eux que tout se passe...
Mais on sous-estime un peu trop le débat sur le vol. Les comparaisons du type "garage plein de renault où tout le monde vient se servir", ou "basket que chacun peut reproduire" oublient un élément clé. Un des seuls éléménts nouveaux du tournant du milénaire, apparu vers l'an 2000...
Le P2P implique que chaque citoyen qui le désire partage sa culture sur le net.
Donc la comparaison devient "un garage où tout le monde dépose sa renault (basket), et où tout le monde vient se servir de la copie qu'il veut"...
Vous ajoutez une carte et vous avez un genre de Velib' culturel...
Sauf qu'ici, on devrait payer les auteurs...
Je veux rapelller ici qu'en 1981, malgré les manifs d'NRJ, la libération des radios libres s'est accompagnée des règlements sacem par les radios reconnues...
Qu'est-ce qu'on attend pour faire payer les FAI ?
Au moins, si c'est la sacem, ça devrait peut-être aller aux auteurs... via des licences globales ou ce que vous voulez... Parce que si on laisse faire les multinationales, ça ira à la 3è piscine de Madonna, ou à la prime "Fond de pension privée", du retraité US de Miami...
Rédigé par : club-cordelier | 28 novembre 2007 à 23:17
Dans la même rubrique, 3 articles intéressants de 2 chercheurs de scpo Lalevee et levy-hartman: le premier rédigé au moment de l'adoption DAVSI montre l'aberration de comparer telecharg illégal et vol de baguette: http://www.gem.sciences-po.fr/content/publications/pdf/levy_tornile_0306_enjeux_licence.pdf
Le second montre la perversité de la culture d'Etat dans le domaine cinématographique
http://www.gem.sciences-po.fr/content/publications/pdf/audiovisual/levy_exception_culturelleFRWP2007-01.pdf
http://www.gem.sciences-po.fr/content/publications/pdf/audiovisual/levyhartmann_lalevee_reformer%20le%20compte%20de%20soutien_le%20monde210507.pdf
Rédigé par : bilou74 | 29 novembre 2007 à 12:54
Les Arctic Monkeys , Lily Allen , meme Tokio Hotel doivent leurs succes non pas au Majors , mais a internet et a la libre diffusion , qui paradoxalement les a fait connaitre et leur a permis de gagner leur vie .
Si mes souvenirs d'éco sont exacts , toutes les formes de protectionnisme (economique) n'ont jamais qu'appauvri la nation qui l'appliquait , contrairement a celles qui s'ouvraient .
Pourquoi ne pas transposer cela en droit , et considerer que les lois Dadvi et future Olivenne ne sont pas des formes de protectionnisme donc d'archaisme ?
Et pour la rigolade . N'est il pas marrant de voir un président s'affirmant libéral se faire le chantre d'un protectionnisme sur l'economie moderne qu'est le numerique ?
Le Petit Nicolas (mais en Plus Grand)
Rédigé par : Le Petit Nicolas (mais en Plus Grand) | 30 novembre 2007 à 21:42