Il a déjà été beaucoup dit et écrit à propos de l'annonce (sans doute involontaire) de la constitution d'une cellule de veille de ce qui se dit sur le web par l'Elysée. La chose étant mon métier, je ne peux rester totalement muet. On lira cependant les très justes et riches billets chez Nick Carraway, Jules et PR2peer. Je n'ai pas grand chose à ajouter, sinon une reformulation par un praticien quotidien de la veille de réputation et d'opinion en ligne.
Une annonce maladroite qui constitue une faute grave.
Quand on fait de la veille sur ce que de méchants internautes disent de vous, on ne l'annonce pas avant de commencer. C'est tout bête. Ou alors, on tourne ça de manière élégante : nous allons écouter ce que les internautes ont à dire. Un peu de démagogie diplomatie ne fait pas de mal dans ce genre de sujets.
Mon hypothèse est simple : on est, encore une fois quand on parle de la compétence de l'équipe de Nicolas Sarkozy sur le web, dans un cas d'amateurisme grave. Ca sent la signature François de la Brosse. Ca sent le même niveau de nullité que les sorties de sarkozy.fr ou elysee.fr...
Cette faute - grave - de communication obère les capacités de réponse et d'interaction future de l'équipe en charge de la veille. Elle a créé, en quelques jours, un climat de suspicion qui prend des proportions folles, et sans aucun doutecomplètement détachées de la réalité de cette cellule de veille. Cet épisode laissera des traces durables : quand l'intervention éventuelle sur un contenu repéré sera jugé nécessaire, il faudra s'y prendre avec trois fois plus de pincettes que
Un point de vue hyper-réducteur, face à une mission impossible.
Notre veilleur va donc, selon la presse (que l'on sait volontiers réductrice sur les sujets quelle ne maitrise pas) a relayé une vision abominable de la veille du web social. La mission de Nicolas Princen serait :
Surveiller tout ce qui se dit sur la Toile, de traquer les fausses rumeurs et de déjouer toute désinformation à l'encontre du Président. L'objectif: contre-attaquer aussitôt.
Décortiquons.
Surveiller tout le web est impossible. Surtout pour le sujet en question. Nicolas Sarkozy est un homme dont il est question sur tous les espaces où l'on parle, qui se comptent par millions. Prenez un forum de BD, un blog politique ou un réseau social, Nicolas Sarkozy y est, en fait partie. Collecter toutes les expressions sur notre président, chaque jour, et leur donner une forme intelligible est impossible.
Et surtout, c'est idiot. Ca ne servirait à peu près à rien. De quoi disposerait notre veilleur ? D'un volume non appréhensible humainement, informe, fait de millions de bouts de conversations. Sauf à appliquer à la surveillance de la chose une équipe d'agents digne du système échelon, avec repérages de mot-sclefs (bonjour les dégats pour ceux qui veulent veiller Carla+vidéo, ou Carla+enceinte...), c'est inexploitable. Même une analyse sémantique ne renseignerait pas sur grand chose, tant il est important de remetrte en contexte les expressions collectées à partir de leur lieu d'émission.
sur certains sujets, veiller "tout ce qui se dit" est presque possible (si vous êtes dans un créneau spécialisés). Mais la plupart du temps, il vaut mieux essayer de placer un certain nombre de capteurs à des endroits stratégiques, et effectuer des surveillances quantitatives de routine, plutôt que de courir après l'illusion folle d'être en permanence en mesure de capter tout ce qui se passe sur votre sujet.
C'est donc impossible. Nicolas Princen n'aurait pas du accepter ce brief.
Mais ce brief est ausi fantastiquement réducteur. L'objectif n'est pas un objectif d'écoute, de compréhension, mais de surveillance des menaces, uniquement. C'est une réduction du web à son unique pouvoir de nuisance, de défiance, de critique, et, surtout, à son avatar médiatique : le circulation des rumeurs et des vidéos.
Evidemment, on peut comprendre le besoin. Nicolas Sarkozy se serait sans doute bien passé de pas mal d'épisodes qui ont trouvé leur visibilité sur le web. Il est donc utile de savoir ce qui s'y passe. Pas tout ce qui s'y passe, mais ce qui y fait sens, ce qui constitue des menaces pour l'agenda politique du président.
On s'étonnera que l'homme s'y mette aussi tardivement, et avec aussi peu de méthode apparente.
On regrettera qu'il ne considère le web que sous cet angle de menace. Il y a beaucoup à entendre, à écouter, à nourrir. On peut mieux comprendre les angles de traitement de l'actualité. On peut détecter des signaux faible de contestattion, mais aussi d'attentes, on peut segmenter l'opinion et se rendre compte de certaines prises durables de sujets, moins d'autres. Bref, on peut travailler ce matériau au delà du simple "quelle est la prochaine tuile qui va me tomber sur la figure ?".
Ce ne semble pas être la demande présidentielle. Qui renforce ainsi l'impression d'isolement sans écoute dans son palais. C'est parce que ce terreau d'opinion (isolement fou) est très actif, et que le web s'est constitué peu à peu en espace de grande liberté par rapport au président, que la réaction est aussi vive.
Des mois de rien
Ce qui frappe, dans cette irruption du sujet de la veille, c'est la distorsion qui existe par rapport au moment de la campagne électorale. A cette époque, les deux bataillons de campagne avaient organisé des systèmes de veille et d'activisme en ligne, plus ou moins efficaces, qui leur permettaient d'agir sur l'agenda, de le nourrir, et d'y réagir si nécessaire.
Ségo et les sous-marins ? Des contre-argumentaires étaient postés dans la demi-journée sur tous les espaces où l'on en parlait.
Déjà, à cette époque, la veille était moins efficace côté Sarkozy que côté UMP. A l'UMP, on se souciait principalement de push, de mobilisation du rouleau compresseur des centaines de milliers de personnes dans leurs fichiers que d'observation fine des blogs et plate-formes de vidéos, pour parer, prévenir et intervenir. Mais un travail était fait, quand même.
Depuis l'élection de Nicolas Sarkozy, tout semble avoir disparu. Plus une section UMp qui tienne un blog convenable et visible. Des commentateurs pro-UMP qui ont disparu, des blogueurs sarkozystes qui se comptent sur les doigts d'une main. Et, pendant des mois, un oubli total de ce qui se passait sur les blogs, un mépris total pour cet espace politique.
L'équipe de Nicolas Sarkozy candidat draguait des "blogueurs influents", leur faisait du gringue et les maintenait sous une perfusion d'information. Du jour au lendemain, plus rien. nada, niet.
On peut donc en effet imaginer que, pendant neuf mois, Nicolas Sarkozy n'a connu internet que par le biais du "on a un problème, Carla....", avec des mots désagréables à son oreille comme Dailymotion, Rue89, bakchich, ...
Que peut faire Nicolas Princen ?
Tout seul, notre veilleur ne pourra pas faire grand chose. L'immense complexité de la problématique impose le recours à de vrais pros, et surtout à une équipe dimensionnée pour traiter avec efficacité (je ne fais pas acte de candidature, ça m'étonnerait de toute façon qu'on m'appelle) le volume d'informations.
Plusieurs méthodologies sont possibles. Pour ma part, vu l'étendue es sujetset la vocation unique de surveillance, je placerais quelques capteurs à des endroits stratégiques de diffusion de l'information. Quelques réseaux bien connus pour leur relais habituel de ce qui fait mal, quelques blogueurs radicaux et anti-sarkozystes, eux-mêmes en veille active de ce qui touche le président, quelques ,noeuds centraux de réseaux, et surtout les sites d'information, qui sont bien souvent les réels initiateurs de la chose.
Cela ne permettra à notre veilleur que de dire à son patron : "ça, c'est pas passé inaperçu". Et de pouvoir réagir.
Comment réagir ?
Punir, il ne faut pas rêver. La tentative, par le Parisien, de maîtriser la diffusion de la vidéo "casse toi pauvre con" a été un échec total. Une même tentative, par l'Elysée, tiendrait du scandale.
Il faut donc commencer par limiter à la source. Cela relève de l'impossible. Sauf à interdire tout appareil photo ou caméra ou citoyen à moins de deux mètres de notre président.
Ensuite, interdire ou contre-attaquer n'est pas forcément illégitime. Il y a évidemment des cas qui dépassent les limites, mais comment imaginer que notre président s'attaque, comme Yves Jego, à des cas de diffamation ou d'injure (pour ne parler que de ce qui est pénalement répréhensible), quand ceux-ci se comptent désormais par centaines de milliers et surtout, quand la critique du politique est, par nature, légitime ? Protéger la réputation de sa femme ? Ou de son ex ? Noble ambition. Mais est-ce bien réaliste que d'imaginer que les internautes vont, comme dans les vraies conversations de bistrot et de réunions familiales, cesser d'ironiser sur notre président bling-bling ?
Non.
On peut faire quelques exemples. Mais ca ne servira à rien. Le terrai nde friche que le président à laissé se remplir d'opposants, ne réagira, en outre, pas positivement à une tentative de reprise de contrôle trop rigide.
Changer d'attitude ?
La réaction saine, ce serait de donner à comprendre, et de nourrir les internautes. S'ils sont aussi volubiles sur le président, c'est que celui-ci, loin de leur donner de la synthèse, de la rareté d'information et de la mise en perspective, les noie au contraire sous un flot d'informations parcellaires, changeantes, difficiles à mettre en cohérence.
Ceci est encore plus vrai pour l'espace spécifique du web. Comme le site elysee.fr ne donne rien pour saisir l'action du président avec intelligence, on ne parle plus de lui qu'entre soi, sans se référer à la source principale. De fait, Sarkozy est isolé, complètement déconnecté de ce monde. Il a perdu le contact avec ses éventuels ambassadeurs, ne tente plus de s'y connecter, de le séduire.
L'enjeu, c'est de donner de la lisibilité, et de reprendre la main. Pour cela, il faut pas se contenter de veiller les menaces. Il faut écouter, prendre en compte, tenter de nouer des relations avec quelques relais d'opinion, et donner des gages concrets d'une telle promesse.
Illusion, quand toute la communication du président résidait jusqu'ici sur la stratégie inverse ?
L'enjeu, aussi, ce pourrait être de réinvestir le web. Dans une vision qui dépasse ce petit fantasme de télévision présidentielle dont on voit bien qu'il ne sert à rien, ne nourrit personne, aucune conversation. Mais on est sans doute, ici, dans le registre de l'impossible.
Bon courage Nicolas (Prince, je te tutoie, on a fait la même majeure dans la même école). Ta mission est quasi impossible, ton client difficile. Tu risques de n'être que l'apporteur de mauvaises nouvelles. Si tu ouvrais un blog, pour te changer les idées et partager avec nous tes trouvailles ?
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